La pauvreté au coeur de l'abondance
« Injuste est le système économique qui ignore ou méprise les valeurs morales. Le fait d’étendre la loi de la non-violence au domaine de l’économie ne signifie rien moins que la prise en considération des valeurs morales pour fixer les règles du commerce international.
Toutes les inégalités et leur cortège de malheurs viennent de ce que nous ignorons ou ne tenons aucun compte de la Loi Divine selon laquelle, de jour en jour, il est donné à chacun de recevoir son pain quotidien, et sans plus. Sans aucune nécessité, les riches accumulent du superflu. Ils sont donc conduits à laisser à l’abandon et à gaspiller ces biens, inutiles pour eux. (…) Les riches devraient prendre l’initiative de se dépouiller de tout afin de répandre partout l’esprit de contentement.
Si chacun s’efforçait de travailler pour le pain qu’il lui faut, sans plus, alors il y aurait de nourriture et de loisirs pour tous. Alors on ne s’alarmerait plus à cause de la surpopulation, de la maladie et de toutes ces misères que nous voyons autour de nous. Ce travail représenterait la plus haute forme de sacrifice. Sans doute, les hommes se livreraient à d’autres activités corporelles ou intellectuelles, mais il s’agirait d’un travail fait avec amour pour le bien général. Il n’y aurait plus alors ni riches ni pauvres ni supérieurs ni inférieurs, ni « touchables », ni intouchables.
Essayer donc d’imaginer quelle calamité ce doit être d’avoir 300 millions de chômeurs, des millions et des millions d’hommes dont la situation se dégrade de jour en jour, faute de travail, et qui ont perdu tout amour-propre et toute foi en Dieu. Autant essayer de transmettre la parole de Dieu à un chien que de vouloir le faire auprès de ces millions d’affamés dont le regard a perdu tout éclat et dont le seul Dieu est le pain qu’ils attendent. La seule manière de leur parler de Dieu est de leur apporter ce qui, pour eux, est devenu sacré : un travail. Il est certes fort plaisant de parler de Dieu autour d’une table à l’occasion d’un bon déjeuner tout en sachant fort bien que le repas suivant sera encore plus savoureux. Mais comment s’y prendre pour parler de Dieu à des millions d’hommes qui n’ont pas leurs deux repas par jour ? Pour eux, Dieu ne peut évoquer que la possibilité de subsister.
Personne n’a jamais soutenu qu’une pauvreté accablante pouvait conduire à d’autres résultats qu’une dégradation morale. Tout être humain a le droit de vivre et par conséquent d’avoir les moyens de se nourrir, de se vêtir et de se loger. Mais pour arriver un résultat aussi simple, point n’est besoin d’avoir recours aux économistes et à leurs lois.
…ce principe d’une égale répartition des biens doit reposer sur la doctrine de la gestion tutélaire selon laquelle les riches se verraient confier la tutelle des biens superflus qu’ils possèdent. Car d’après le principe en question, ils n’ont pas le droit de disposer d’une roupie [un dollars…] de plus que leurs voisins. Comment parvenir à ce résultat d’une manière non-violente ? Faut-il en arriver à dépouiller les riches de leurs possessions ? Mais alors cela nous conduirait inévitablement à faire usage de violence, ce dont la société ne saurait tirer aucun bénéfice. Elle s’en trouverait appauvrie, car elle aurait perdu le précieux concours de ceux qui connaissent les moyens [d’accroître les richesses.] Il est évident par conséquent que la méthode non-violente est supérieure : le riche peut rester en possession de ses biens, mais il n’en use que raisonnablement dans la mesure de ses besoins personnels. Pour le reste de sa fortune, il ne peut intervenir qu’à titre de mandataire dans le seul intérêt de la société. Évidemment, ce système suppose au départ l’honnêteté du mandataire.
Œuvrer pour l’égalité économique revient à abolir l’éternel conflit entre le capital et le travail. Pour opérer un tel nivellement, il faut d’une part ramener à des justes proportions la fortune de quelques riches entre les mains desquels se trouvent concentrées presque toutes les ressources de la nation, et d’autre part relever le niveau de ces millions [d’enfants, de femmes et d’hommes]… (…) On ne peut que voir, un jour, éclater une révolution violente et sanglante, à moins que les riches ne consentent d’eux-mêmes à se dessaisir de leurs fortunes et de la puissance qu’elles leur donnent, pour en accepter le partage qui profitera à tous. Je persiste à croire au bien-fondé de ma doctrine selon laquelle propriétaire a reçu son bien en dépôt pour le gérer au bénéfice de tous…
Je ne vois rien de plus noble ou rien en mieux de civisme que de nous astreindre, tous, disons, une heure par jour, au même labeur que celui des pauvres, afin de nous identifier à eux et, par eux, à toute l’humanité…
Si, malgré tout, en dépit des efforts les plus acharnés, on ne peut obtenir des riches qu’ils protègent vraiment les pauvres, et si ces derniers sont de plus en plus opprimés au point de mourir de faim, que faire ? C’est en essayant de trouver la solution de cette devinette que les moyens non-violents de la non-coopération et de la désobéissance civile me sont apparus comme les seuls à être à la fois justes et infaillibles. Les riches ne peuvent faire fortune dans une société donnée sans la coopération des pauvres. Si cette vérité se répandait parmi les pauvres et s’ils s’en pénétraient, ils prendraient de l’assurance et apprendraient à se libérer eux-mêmes, selon des moyens non-violents, des inégalités écrasantes qui les ont conduits au bord de la famine.
En faisant appel à la méthode non-violente, c’est le capitalisme et non le capitaliste que nous cherchons à détruire. Nous invitons ce dernier à se considérer lui-même comme le mandataire de ceux dont il dépend pour l’acquisition, le maintien et l’accroissement de son capital. Pas besoin pour le travailleur d’attendre que le capitaliste se convertisse. Si le capital est source de puissance, il en est de même pour le travail. Chacune de ses deux forces peut s’employer à des fins créatrices ou destructrices. Chacune est tributaire de l’autre. Aussitôt que le travailleur prend conscience de sa force, il se trouve en position de devenir coassocié du capitaliste au lieu de rester son esclave. Si, en revanche, le travailleur cherche à s’emparer de tout, il y de fortes chances qu’il tue alors la poule aux œufs d’or.
Tous les hommes ont un droit égal aux biens qui sont nécessaires à l’existence. (…) Et puisqu’à chaque droit correspond un devoir ainsi que la riposte en cas de violation, il n’y a plus qu’à établir la liste de concordance entre les devoirs et les moyens de riposte correspondants pour que nous puissions faire respecter les exigences fondamentales de l’égalité. Au devoir de travailler de mes mains, le moyen de riposte correspondant est de non-coopérer avec celui qui me prive du fruit de mon travail.
…Il faut que chacun ait au moins de quoi subvenir aux besoins de sa nature. Ainsi, un homme de peu d’appétit n’aura besoin pour son pain que d’un quart de farine, tandis qu’il en faudra une livre à un autre. Dans ce cas, tous les deux devraient être en mesure d’obtenir satisfaction. Pour faire de cet idéal une réalité, il faut reconstruire de fond en comble l’ordre social…ce but, nous devons l’avoir constamment à l’esprit et ne jamais cesser de tout mettre en œuvre pour nous en approcher le plus possible. A mesure que nous progresserons en direction de ce but nous n’aurons que des raisons de nous en féliciter et nous découvrirons le bonheur, pendant qu’en même temps nous aurons contribué d’autant à l’avènement d’une société non-violente.»
La mission de la femme
« A mon avis, dans la mesure où l’homme et la femme sont fondamentalement un, leur problème doit être essentiellement le même. Leur âme à tous deux est identique. Ils vivent la même vie et ont les mêmes sentiments. Chacun est complémentaire de l’autre. Aucun d’eux ne peut vivre sans l’aide indispensable de l’autre. Mais d’une manière où d’une autre, depuis fort longtemps, l’homme a exercé sa domination sur la femme, de telle sorte qu’il s’est développé en elle un complexe d’infériorité. Poussé par l’intérêt, l’homme a voulu la persuader qu’elle lui était inférieure, et elle y a cru. Mais les sages inspirés ont reconnu que sa condition était égale.
Néanmoins, il ne fait nul doute qu’arrivé à un certain point, il apparaît une bifurcation (…) il existe entre l’homme t la femme une différence vitale. Il s’ensuit que leur vocation doit être différente (…) maternité (…) maîtresse de maison (…) gardienne, dans tout les sens du terme (…) il y a autant d’héroïsme à bien tenir son ménage qu’à défendre son foyer de toute attaque de l’extérieur.
« Si j’avais été une femme je me serais révolté contre toute tentative de l’homme de ne voir en sa compagne qu’un simple jouet (…) De tous les maux dont l’homme s’est lui-même rendu responsable, nul n’est plus dégradant, révoltant et brutal que l’exploitation éhontée de la meilleure moitité de l’humanité, qu’on appelle à tort le sexe faible. »
« La femme doit cesser de se considérer elle-même comme l’objet de convoitise de l’homme. C’est elle plus que lui qui peut y remédier (…) La chasteté n’est pas une culture de serre. Il n’est pas possible de la mettre à l’abri en mettant un purdah. La force qui la fait croître doit venir de l’intérieur et pour avoir toute sa valeur elle doit être capable de résister aux tentations les plus imprévues (…) Et pourquoi toute cette inquiétude au sujet de la pureté des femmes ? Ont-elles leur mot à dire en ce qui concerne la pureté des hommes ? Nous n’entendons jamais les femmes faire état de leur inquiétude à propos de la chasteté des hommes. Pourquoi seraient-ils les seuls à s’arroger le droit de décider en matière de pureté féminine ? Ce n’est pas de l’extérieur qu’on peut l’imposer. Il s’agit là d’une évolution toute intérieure, résultant d’un effort purement personnel. »
« Je considère que le femme personnifie le sacrifice de soi, mais malheureusement, de nos jours, elles ne voit pas l’avantage considérable qu’elle a sur l’homme. Comme le disait Tolstoï, les femmes exécutent leurs besognes en étant soumise au pouvoir hypnotique de l’homme. Si elles connaissaient la force de la non-violence, elles n’admettraient pas qu’on leur attribue le qualificatif de sexe faible (…) C’est une calomnie de parler de sexe faible à propos d’une femme. L’homme est le responsable de cette injustice. Si par force on entend brutalité, alors, oui, la femme est moins brutale que l’homme. Mais si la force est synonyme de courage moral, alors la femme est infiniment supérieure à l’homme. N’a-t-elle pas beaucoup plus d’intuition, d’abnégation, d’endurance et de courage ? Sans elle, l’homme ne pourrait pas être. Si la non-violence est la loi de notre être, le futur appartient à la femme…Qui, mieux que la femme, sait parler au cœur et toucher son point le plus sensible ?»
« Les femmes sont les gardiennes attitrées de tout ce qui est pur et religieux dans la vie. Conservatrices par nature, elles sont lentes à se défaire des superstitions enracinés par l’habitude mais non moins récalcitrante à renoncer à tout ce qui est pur et noble dans la vie. »
« Douées des mêmes facultés mentales que lui, la femme est la compagne de l’homme. Elle est habituée à prendre part aux activités de l’homme dans leurs plus petits détails. Et elle a le droit de prétendre à la même indépendance et à la même liberté que lui. La première place lui revient pour tout ce qui relève de ces attributions spécifiques, comme il en est pour l’homme chaque fois qu,il s’agit de son propre domaine. Cela devrait aller tout naturellement de soi, sans avoir besoin d’être appris comme la lecture ou l’écriture. Par la simple force d’une coutume déplorable, même les hommes les plus ignares et les plus indignes ont été à même de jouir d’une supériorité qu’ils ne méritaient nullement et qu’ils n’auraient jamais dû avoir. »
« Si seulement les femmes voulaient oublier qu’elles appartiennent au sexe faible. Je suis persuadé qu’elles peuvent s’opposer à la guerre d’une manière infiniment plus efficace que l’homme. Demandez-vous ce que feraient nos soldats et nos généraux les plus valeureux si leurs épouses, leurs mères et leurs filles refusaient de contribuer sur tous les plans à la cause du militarisme.»
« Une sœur vraiment dévouée, et qui avait à coeur de garder le célibat pour mieux servir la cause s on pays, s’est récemment mariée après avoir rencontré l’homme de ses rêves. Mais ce faisant, elle imagine avoir mal fait et avoir déchu du bel idéal qu’elle s’était fixé. J’ai essayé de lui ôter de l’esprit cette erreur. Il est sans doute excellent pour une femme de ne pas se marier pour se consacrer à sa mission. Mais le fait est qu’une seule personne sur un million en est capable. Le mariage est une chose naturelle dans la vie et y voir quoi que ce soit de critiquable est une aberration. Mais il suffit de croire qu’un acte vous fasse déchoir pour qu’ensuite il soit difficile, malgré tous les efforts de s’en relever. L’idéal est de considérer le mariage comme un sacrement et, dans ces conditions, de mener une vie toute de modération en étant marié. Pour l’hindouisme, le mariage est un des quatre âshramas. En fait, les trois autres en dépendent. En conséquence, le devoir de cette sœur et des autres qui pensent comme elle, n’est pas de mépriser le mariage, mais de lui accorder la place qu’il mérite et de lui reconnaître son caractère de sacrement. Si elles se soumettent à la discipline nécessaire, elles sentiront se développer en elles une énergie encore plus grande pour servir. Celle qui désir servir choisira tout naturellement dans la vie un partenaire qui aura les mêmes idées et leur union, consacrée à cet idéal, sera un bienfait pour leur pays. »
« Le mariage confirme le droit pour deux êtres de s’unir à l’exclusion de tous les autres, quand, d’un commun accord, ils estiment cette union désirable. Mais il ne saurait s’en suivre que cela confère à l’un des époux le droit d’exiger l’obéissance comme condition à leur alliance. Maintenant, quant àsavoir ce qu’il faut faire si l’un des conjoints, pour des raisons d’ordre moral ou autres, ne peut pas répondre aux souhaits de l’autre, c’est une autre question. Personnellement, si le divorce était la seule alternative, je n’hésiterais pas à l’accepter plutôt que d’entraver mon progrès moral, en supposant bien sûr que je m’exerce à la continence pour des raisons d’ordre purement moral. »
« Certains s’opposent à toute modification de la législation relative au droit de la femme mariée àposséder quelque chose en propre. Ils invoquent comme argument que l’indépendance économique des femmes aboutirait à répandre l’immoralité parmi elles et désorganiserait la vie domestique. Quelle est votre position sur le problème ? Je répondrai à cette question par une autre : l’indépendance de l’homme et son droit d’avoir des biens en toute propriété n’ont-ils pas conduit à répandre l’immoralité parmi ses congénères ? Si vous répondez « oui », alors, qu’il en aille de mêm pour les femmes. Mais en fait lorsqu’elles auront les mêmes droits que l’homme, on s’apercevra qu’ils ne sont pour rien dans les vices ou les vertus qu’elles peuvent avoir. Il serrait navrant de vouloir faire dépendre la valeur morale de quelqu’un, homme ou femme, de l’impossibilité où il est de faire le mal. C’est dans la pureté du cœur que s’enracine la moralité. »
« On considère la résistance passive comme l’arme des faibles : mais la résistance, pour laquelle je devrais trouver un autre nom, est l’arme des plus forts. J’aurais dû forger un autre terme pour exprimer ce que je veux dire. Mais ce qui en fait la beauté incomparable, c’est que même si elle est l’arme des plus forts, elle peut être maniée par ceux dont la constitution physique est faible, par les gens âgés et même par les enfants s’ils sont vaillants de cœur. Et puisque la résistance selon le satyâgraha s’appuie sur l’abnégation, cette arme, par excellence, est à la portée des femmes. Nous avons remarqué l’an dernier en Inde qu’en de nombreuses occasions, les femmes supportaient les souffrances plus stoïquement que leurs frères, et que, tout comme eux, elles avaient jouées un rôle admirables pendant cette campagne. Car l’idéal de l’abnégation se répandit parmi elles et on les vit entreprendre des actions qui supposaient un extraordinaire renoncement. Si les femmes et les enfants d’Europe [et d’Amérique] s’enflammaient d’amour pour l’humanité, en un rien de temps les hommes se trouveraient supplantés et le militarisme serait anéanti. L’idée fondamentale est que les femmes, les enfants et les hommes ont la même âme et les mêmes possibilités. Ce qui importe c’est de tirer de la vérité son pouvoir illimité. »
Quand une femme est victime d’agression, il lui est possible de continuer à penser en termes de himsâ ou d’ahimsâ. Son premier devoir est de se protéger. Elle est libre de recourir à toute méthode ou moyen qui lui vient à l’esprit pour défendre son honneur. Dieu lui a donné des ongles et des dents. Elle doit en user de toutes ses forces et, au besoin, y perdre la vie. Celui ou celle qui n’a plus peur de mourir sera capable non seulement de se protéger mais de défendre également les autres en donnant sa vie. En vérité, nous avons presque tous peur de la mort, ce qui conduit à nous soumettre à toute force physique supérieure à la nôtre.
« C’est aux femmes d’Amérique qu’il incombe de montrer le pouvoir de la femme. Mais cela n’est possible que si vous cessez d’être le jouet de l’homme a ses heures de loisir.
Vous aurez la liberté. Vous pouvez devenir un agent puissant en faveur de la paix si vous refusez de vous laisser emporter par ce courant de pseudo-science qui, à force d’exalter l’esprit de jouissance, est en train d’engloutir l’Occident. Et appliquez votre esprit à la science de la non-violence ; car votre nature c’est de pardonner. Ce n’est pas en singeant les hommes que vous deviendrez comme eux ou que vous serez vraiment vous-mêmes et ferez fructifier le talent spécial que Dieu vous a donné. Vous avez reçu de Lui une plus grande aptitude à la non-violence. Car elle est d’autant plus efficace qu’elle est silencieuse. Si les femmes veulent réaliser les plus hautes virtualités de leurs conditions elles seront les messagères toutes désignées de l’évangile de la non-violence.
Mais je suis fermement convaincu que si les hommes et les femmes [de l’Inde] cultivent en eux-mêmes le courage de faire face héroïquement à la mort, ils pourront se gausser de la force des armes et réaliser leur idéal d’indépendance selon des moyens dont la pureté servira d’exemple au monde entier. A cet égard, les femmes peuvent prendre la tête car elles personnifient la force qui vient du sacrifice. »