Leur Civilisation et notre délivrance

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Leur Civilisation et notre délivrance
Leur Civilisation et notre délivrance


Anonyme


1910



Contents

[edit] Introduction de Lanza del Vasto

Ce petit ouvrage est fondamental. Il est surprenant qu’on ait publié en France tant d’écrits de Gandhi, et tant et tant sur Gandhi, et qu’on ait oublié celui-ci qui porte toute la doctrine en germe.

[edit] Leur Civilisation et notre délivrance

[edit] Un mot d’explication

[edit] Note préliminaire

Si j’avais à récrire ce livre, je pourrais ici ou là en réviser la langue. Mais rien de ce que j’ai vécu ces trente orageuses dernières années ne m’inciterait à réviser ma manière de voir. Que le lecteur sache bien qu’il s’agit là de véritables conversations échangées avec des ouvriers, dont l’un était un anarchiste reconnu. Qu’il sache aussi que cet exposé des Principes de notre Indépendance a arrêté la démoralisation qui s’installait parmi les Indiens d’Afrique du Sud.

Le lecteur pourra évidemment opposer à mes arguments l’opinion d’un cher ami ─ qui hélas n’est plus ─ et selon lequel il s’agit là de l’œuvre d’un fou.

Segaon, 14 juillet 1938.
M. K. Gandhi.

[edit] I. Le Congrès et ses membres

[edit] La Force brutale

« C’est une erreur de croire qu’il n’y ait pas de rapport entre la fin et les moyens, et cette erreur a entraîné des hommes considérés comme croyants a commettre de terribles crimes. C’est comme si vous disiez qu’en plantant des mauvaises herbes on peur récolter des roses. Si je veux traverser l’océan, il me faut nécessairement prendre un bateau ; si j’essaie de traverser en voiture, la voiture et moi-même seront vite noyés. « Tel Dieu, tel disciple », voilà une maxime qui a sa valeur. On en a faussé le sens, et les gens se sont égarés. Le moyen est semblable a une graine, la fin à la plante qui en sort ; et la même relation unit la graine à la plante, et les moyens à la fin. Ce n’est pas en demeurant prosterné devant Satan que je recevrai les grâces qui découlent de l’adoration de Dieu. C’est pourquoi on tiendrai pour insensé celui qui dirait : « J’aimerai adorer Dieu, mais peu importe si c’est par l’intermédiaire de Satan. » Nous moissonnons ce que nous avons semé (…) Si je veux vous dépouiller de votre montre, il faudra évidemment que je me batte avec vous; si je veux vous acheter votre montre, il me faudra payer pour l’avoir; et si je désire que vous m’en fassiez cadeau, il faudra que je vous prie de bien vouloir me la donner; et selon les moyens employés, la montre sera ou un objet volé, ou ma propriété légitime, ou un cadeau reçu. Vous voyez que trois moyens différents donnent trois résultats différents. Continuerez-vous à soutenir que les moyens n’ont pas d’importance ?

Prenons maintenant votre exemple du voleur qu’il faut chasser. Je ne suis pas d’accord avec vous lorsque vous dites qu’il doit être chassé par n’importe quel moyen. Si c’est mon père qui est venu chez moi me voler, je me conduirai d’une certaine manière; si c’est une connaissance, je me conduirai d,une autre; et si c’est un étranger je me conduirai encore d’une troisième façon. Peut-être direz-vous que si c’est un Européen vous userez d’un autre procédé que si c’est un Indien. Si c’est un être faible, la réaction sera différente que si c’est un homme de force égale; et si le voleur est armé des pieds à la tête, je me contenterai de ne pas bouger. Voilà donc toute une gamme de réactions possibles, selon qu’il s’agit de mon père ou d’un homme armé. Et supposons encore que je fasse semblant de dormir lorsque le voleur viendrait, qu’il s’agisse de mon père ou de cet homme fort, et ceci parce que tous deux seraient armés et que, voyant leur supériorité, je préfèrerai me laisser voler. La force de mon père me fait pleurer de pitié, tandis que celle de l’autre homme armé me mettrait en rage et ferait de nous deux ennemis. Telle est l’étrangeté des situations. Devant ces divers exemples, il se peut que nous ne soyons pas d’accord sur les divers moyens à adopter. Quant à moi, je crois savoir ce qu’il faudrait faire dans chacun de ces cas, mais la solution risque de vous effrayer, aussi j’hésite à vous en faire part. Je vais donc vous la laisser deviner, et si vous n’y arriver pas, c’est qu’il vous faudra trouver une solution différente pour chaque cas. Vous aurez sans doute compris que n’importe quel moyen n’est pas bon pour chasser le voleur. Il faudra trouver celui qui correspond le mieux à chaque cas. Par conséquent, votre devoir n’est pas de chasser le voleur par n’importe quel procédé.

Allons un peu plus loin. Cet homme armé vous a volé votre bien; et votre esprit est plein de la pensée de son acte; vous êtes furieux, et vous décidez que vous voulez punir ce coquin, non pas seulement pour vous, mais pour protéger vos voisins. Vous rassemblez un certain nombre d’hommes armés, afin de prendre la maison d’assaut. Il en est informé et s’enfuit. Lui aussi est furieux. Il réunit ses camarades voleurs, et vous fait savoir en défi qu’il commettra un brigandage en plein jour. Vous êtes fort, vous n’avez pas peur, vous l’attendez de pied ferme. Pendant ce temps, le voleur vient importuner vos voisins qui se plaignent à vous. Les voisins ripostent qu’auparavant ils n’avaient jamais été ennuyés par des voleurs, et que ceux-ci n’ont commencé leurs méfaits qu’à la suite de votre déclaration d’hostilité. Vous vous trouvez alors entre Charybde et Scylla; vous plaignez vos voisins; ce qu’ils disent est exact. Qu’allez-vous faire ? Si vous abandonné le voleur vous allez être déshonoré. Aussi vous dites à vos pauvres voisins : « Ne vous inquiétez pas; allons, mes biens sont à vous, je vais vous donner des armes, et vous apprendrez à vous en servir; il vous faut punir ce fripon, ne le laissez pas filer ainsi. » Et l’affaire s’envenime. Le nombre des voleurs augmente; vos voisins se sont mis dans l’embarras. Dans votre désir de prendre une revanche sur le voleur, vous avez réussi à troubler votre propre paix; vous avez tout le temps peur d’être attaqué et volé; votre courage a fait place à la crainte. Si vous suivez patiemment mon argumentation, vous verrez que je n’ai rien exagéré. C’était un des moyens qu’on pouvait adopter.

Examinons maintenant les autres : vous considérez cet homme armé comme un frère ignorant, et vous décidez de lui parler raison lorsque l’occasion se présentera. Vous vous dites qu’après tout, il est votre semblable. Vous ne savez pas ce qui l’a poussé à voler. Mais vous décidez que dès que vous le pourrez vous supprimerez le motif de son acte. Tandis que vous raisonnez ainsi, l’homme revient pour vous voler. Au lieu d’être fâché contre lui, vous le prenez en pitié. Vous pensez que cette habitude de voler doit être une sorte de maladie. Aussi, vous ouvrez vos portes et vos fenêtres, vous allez dormir dans une autre pièce, et vous disposez vos affaires de manière qu’elles soient facilement accessibles.

Le voleur revient; il est stupéfait de ce qu’il voit; néanmoins, il emporte vos affaires. Cependant son esprit est agité. Il cherche à avoir des renseignements sur vous, et il vient apprendre que vous êtes un homme au cœur noble et généreux. Il se repent, il vient vous demander pardon, il vous rapporte vos affaires, et perd l’habitude de voler. Il se met à votre service et vous lui procurez un emploi honnête. C’est là la seconde méthode. Ainsi vous voyez que des moyens différents ont provoqué des résultats totalement opposés. Je ne vais pas déduire de cet exposé que tous les voleurs agiront comme celui dont je viens de vous parler, ou que tous les gens sauront montrer autant de pitié et d’amour que vous, mais je désire simplement vous montrer que seuls les bons moyens peuvent donner de bons résultats, et que dans la majorité des cas, sinon dans tous, la force de la pitié et de l’amour est infiniment plus forte que celle des armes. L’emploi de la force des armes fait du mal, jamais celui de la pitié. »

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