Deuil pour deuil

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Deuil pour deuil
Deuil pour deuil


Anonyme


1924


Ces ruines sont situées sur les bords d’un fleuve sinueux. La ville dut avoir quelque importance à une époque ancienne. Il subsiste encore des bâtiments monumentaux, un réseau de souterrains, des tours architecture bizarre et variée. Sur ces places désertes et ensoleillées nous avons été envahis par la peur. Malgré notre anxiété, personne, personne ne présenté à nous. Ces ruines sont inhabitées. Au sud-ouest s’élève une construction métallique ajourée, très haute et dont nous n’avons pu déterminer l’usage. Elle paraît prête à s’écrouler car elle penche fort et surplombe le fleuve :

« Maladies étranges, coutumes curieuses, amour battant de cloche jusqu’où m’égarez-vous ? je ne trouve en ces pierres nul vestige de ce que je cherche. Le miroir impassible et toujours neuf ne révéle que moi-même. Est-ce dans une ville déserte, un sahara que doit logiquement se produire cette rencontre magnifique ? J’ai vu de loin s’avancer les belles millionnaires avec leur caravane de chameaux galonnés porteurs Je les ai attendues, impassible et tourmente. Avant même de m’atteindre, elles se transformérent en petites vieilles poussièreuses et les chameliers en ! ganaches. J’ai pris de rire aux éclats des funérailles qui me servent de paysage. J’ai vécu des existences infinies dans des couloirs obscurs, au sein des mines. J’ai livré des combats aux vampires de marbre blanc mais, malgré mes discours astucieux, je fus toujours seul en réalité dans le cabanon capitonné oú je m’évertuais à faire naître le feu du choc de ma cervelle dure contre les murs moelleux à souhait de me faire regretter les hanches imaginaires.

« Ce que je ne savais pas, je l’ai inventé mieux Amérique à dix-huit carats, que la croix ou la brouette. Amour ! Amour ! je n’emploierai plus pour te décrire les épithètes ronflantes des moteurs d’aviation. Je parlerai de toi avec banalité car le banal me présentera peut-être cette extraordinaire aventure que je prépare depuis de la parole tendre et dont j’ignore le sexe. J’ai appris, comme il convient, aux vieillards à respecter mes cheveux noirs, aux femmes à adorer mes membres ; mais de ces dernières j’ai toujours préservé mon grand domaine jaune où, sans cesse, je me heurte aux vestiges métalliques de la haute et inexplicable construction de forme lointainement pyramidale. Amour, me condamnes-tu à faire de ces ruines une boule d’argile où je sculpterai mon image, ou dois-je la faire sortir en arme de mes yeux ? Dans ce cas, de quel œil dois-je faire usage et n’est-il pas de mon intérêt d’employer les deux à la récréation couple d’amoureux que je violerai aveuglément, nouvel Homère au pont des Arts dont je devrai à tâtons miner les piles sinistres au risque abandonné sans pouvoir guider mes pas dans ces grandes étendues jaunes et ensoleillées où les fusils montent la garde des sentinelles mortes. Amour me condamnes-tu à devenir le démon tutélaire de ces ruines et vivrai-je désormais une éternelle jeunesse à travers ce que les décombres blancs me permettront te voir de la lune ? »

C’est à ce moment qu’elles apparurent. Les avions sans pilote encerclérent de ronds de fumée les grands phares aériens et immobiles perchés sur des récifs de formes changeantes en éventail d’apothéose. à ce moment apparurent :

La première portait chapeau claque, habit noir et gilet blanc, la seconde manches à gigot et col Médicis et la troisième une chemisette de soie noire décolletée en ovale qui, glissant continuellement de gauche à droite et de droite à gauche, découvrait tour à tour la naissance du sein ses deux épaules blanc un peu bistré.

Je possède au plus haut point l’orgueil de mon sexe. L’humiliation d’un homme devant une femme me rend tantôt taciturne et malade pendant plusieurs jours, tantôt me donne une colère blanche que je calme par de savantes cruautés sur certains animaux, sur certains objets ; je recherche pourtant ces spectacles irritants qui me poussent parfois à me boucher les oreilles et à fermer les yeux.

Je ne crois pas en Dieu, mais j’ai le sens de Nul l’esprit plus religieux que moi. Je me heurte sans cesse aux questions insolubles. Les questions que je veux bien admettre sont toutes insolubles. Les autres ne sauraient être posées que par des êtres sans imagination et ne peuvent m’intéresser.

Ces ruines sont situées sur les bords fleuve sinueux. Le climat y est quelconque. Au sud-ouest s’élève une construction métallique ajourée, très haute et dont nous n’avons pu déterminer l’usage.


Un jour ou une nuit ou autre chose les portes se fermeront : prédiction à la portée de tous les esprits Je guette le prophète au détour de la route noire entre les champs verts, sous un ciel de bouleau. Il paraît, convenablement vêtu, rasé, ganté.

— C’est après-demain la grande immigration. L’écliptique deviendra une petite spirale violette. Les sapins commenceront. Ils traverseront les continents et les mers. Près de Dieppe ils croiseront les icebergs et la banquise cheminant de conserve en sens contraire, puis les lianes ramperont avec les violettes. La terre aura deux chignons de verdure et une ceinture de chasteté en glace.

Mais que dira devant ces grandes mobilisations minérales et végétales, lui, jouet sans équilibre du plus cocasse pari tourbillon et alliance de mariage entre les éléments petits et les vides qui séparent les mots retentissants ?

Le passé comme un ressort à boudin se tasse et chante et brouille sur ses plaques photographiques. Ô chevelure de Théroigne de Méricourt chère aux amants ténébreux !

Je regarde les hirondelles et leur aérodrome imaginaire où, depuis quelques jours de guimauve verte des flèches contournées décrivent des arabesques multicolores pour la plus grande joie des petits serpents aéronautes dont le sifflement caractéristique annonce aux aventuriers perdus dans une rue inconnue, au centre ville lointaine, que la femme aux habits bleu de ciel approche de sa démarche rapide malgré ses hauts talons, avec la double auréole des saints Pierre et Paul autour de ses seins nus, grâce à deux ouvertures béantes pratiquées dans le satin de son corsage montant.

Le rapport du circuit des hirondelles, des flèches et des serpents volants à la femme aux habits bleu de ciel est comparable au point de conjugaison de trois rayons de soleil réfléchis par des miroirs de métal précieux. Si vous y mettez le doigt, une brûlure circulaire y attachera son chaton indélébile. Mais elle, la femme aux habits bleu de ciel (toujours la même) ? je ne me lasse pas d’en parler et de la déguiser en ayant soin de dissimuler à vos yeux les pinces de homard violet qui lui tiennent lieu de pieds.

Les petits serpents ont sifflé à mon oreille ; j’ai prononcé au hasard deux lettres, les initiales de la femme aux habits bleu de ciel, aux seins nus, aux pinces de homard en guise de pieds.

Au tournant de la rue j’ai rencontré Charles Quint que depuis si longtemps je désirais connaître.

En habit de velours noir il passa près de moi/ Dans sa main droite il tenait un oiseau mort dont je ne pus distinguer l’espèce, une espèce d’appartement, serin ou albatros ; dans sa main gauche, il serrait un minuscule pot de capucines.

Près de moi il dit :

— Le jour où disparaîtront seul coup tes amis ! où seul coup disparaîtra la terre et ce porte, hormis toi ! quand tu seras seul on te croira mort ; on qui le sera. L’univers meurt chaque fois que meurt un homme, et il y a beaucoup parmi les hommes. La femme aux habits bleu de de ciel approche, femme comme les autres femmes, tu en auras bien vite assez, tu as le temps de courir et de te libérer de la pesanteur artificielle. »

Des capucines fleurissent dans le ruisseau.

Il pleut des bijoux et des poignards.

Il y avait une fois un crocodile. Ce crocodile se nourrissait de nageuses en maillot noir et il épargnait les nageuses en maillot rose. Pourtant, que de belles nageuses en maillot noir ! Ce crocodile est aussi un bracelet. Ce bracelet je l’ai donné à la femme aux habits bleu de ciel. En échange, elle m’a donné ses habits. Je l’ai regardée partir toute nue dans la nuit, entre les arbres.


« Jamais il ne sacrifia à la lumière éphémère des bougies. » Je lus longtemps cette phrase inscrite la trente-deuxième page des œuvres complètes de Bossuet et l’austère physionomie du prédicateur se dressa avec ses deux ailes de pingouin blanc devant la jumelle prismatique de mon imagination. Quelques jours après, à la terrasse café, je buvais de tout en observant de droit une femme blanche et rose comme la reine des banquises et du gauche une femme bleu de Prusse, aux yeux brillants, aux lèvres blanches en glace de Venise, qui lisait une lettre écrite sur papier garance.

La magie des couleurs qui, pour les peintres, n’est pas encore un lieu commun, tenait dans ma petite cuillère. Je l’avais en effet trempée dans du pétrole de première qualité. Les couleurs sont magiques intrinsèquement et non par la seule vertu des yeux racleur de palette. Je projetai d’écrire un article sur ce sujet, mais point de vue ésotérique, quand je constatai que la femme de gauche était devenue un joli gigot d’agneau en collerette de Malines. Un homme impassible le découpait. De petits ruisseaux blancs comme le lait et cependant brillants comme le diamant coulaient de la chair tendre et remplissaient une flûte à champagne. Ce récipient périmé grandissait à mesure que le liquide coulait de sorte qu’il avait jamais goutte de liquide dans le fond et qui se reflétait dans chacune des facettes dont il était taillé. Par la grâce du soleil, chacune de ces images virtuelles représentait mon visage et un pied dans son bas bleu foncé de la femme de droite. Le tout grossissait sans se déformer considérablement suivant la croissance du verre et j’observai que ma peau assez agréable à toucher et relativement délicate, grandeur nature, prenait à cette échelle l’aspect acier solide. La femme de droite se leva. Je me levai aussi pour la suivre, mais j’étais ébloui et les reflets de mon visage dansaient devant moi comme autant de balles fusillade de chasseurs invisibles. La femme que je suivais boitait un peu. Elle me distança pourtant. En haut rue montante elle disparut. Je courus. Quand j’arrivai au faîte de la côte, je l’entrevis comme un point au bas de la rue descendante. Elle chemina un peu et tourna par une voie transversale. Je restai seul à observer ce carrefour où brillait un réverbère vert. Un autobus passa. Il était absolument vide Bien que personne n’attendît il s’arrêta. Le receveur sonna, le moteur assoupi ronfla plus fort et, dans le crépuscule, le véhicule passa lumineux et disparut lui aussi.

Bossuet ! Bossuet ! tu serais sans doute un type pas mal si tu n’avais mis ta voix retentissante et grave au service puissance solide et de principes creux au lieu de prêcher une morale audacieuse plus préoccupée des mystères insolubles de l’individu que des rébus arbitraires sénile métaphysique et vieille religion. Un grand vent souffle sur des nuages violets qui s’entrouvrent sur une jambe de femme et, parfois, le dormeur est éveillé à minuit par sa chandelle ou sa lampe électrique. Elle palpite et craque. Elle d’elle-même. regarde un instant les ombres bizarres qui transforment ses murs, il se lève, jette sur son pyjama un manteau hâtif et va vers le carrefour où disparut la femme de droite, belle comme un voleur. Il regarde l’aube passer les autobus vides. Le plus hardi, à perçant déchiffre l’inscription lumineuse qui indique, au-dessus du wattman, la direction. Il lit : « CORRIDOR ». S’il a du cœur et de l’inquiétude il se taira, même à de sinon il cherchera dans la clef des songes une explication utilitaire son aventure nocturne. Il attendra encore longtemps la fortune ou la cherchera au-delà de sa ville sans se douter que je compte inépuisablement les pièces lumineuses qui composent le trésor caché par des savants occultes sous le trente-deuxième pavé de la rue des omnibus vides qui vont vers « CORRIDOR ». Derrière lui, sur la colline des chameaux blancs et des gazogènes, Bossuet dresse son index blanc vers le tonnerre J’ai nus, depuis quelque temps, un chapeau haut de forme sur ses cheveux blancs. Le vent souffle sans seulement éteindre les petites lanternes rouges des rues barrées. Le noctambule peut marcher sans crainte, si je ne l’assassine pas au prochain tournant, il dormira tranquille ou procréera pacifiquement avec son épouse ridicule. Il ignorera probablement toujours l’existence de l’évêque majestueux coiffé huit reflets de lune.

Avez-vous la monnaie de ma pièce ? Personne au monde ne peut avoir la monnaie de ma pièce.


— À mort ! a mort ! criaient les assistants. Je ne pouvais rien voir du spectacle tragique. Des filles demi-nues, des hommes robustes, et de jeunes garçons il en vint, il en passa. Mais le drame n’était pas dans la succession monotone et inquiétante de ces humains mobilisés par la même peur et le même désir. 11 était dans le sort persienne à demi arrachée de ses gonds et que le vent lugubre de ébranlait deminute en minute et travaillait à enlever pour garnir sans doute une fenêtre inconnue du ciel, sans doute celle où chaque jour, à dix heures ou à trois heures, une beauté blonde, nue la ceinture, arrose silencieusement un pot de géranium en comparant par la pensée le bleu de ses yeux au bleu jusque-là incomparable du ciel plus profond mer capable de supporter des vaisseaux lourds, tonnage considérable et dont l’étrave cruelle profondément enfoncée dans les flots va rappeler aux requins endormis dans les coraux que voilà longtemps ont mangé tous les poissons de ces régions océaniques et ont faim. Des coups de queues alors transforment la calme surface où rêvaient des îles à Gauguin et les femmes, étoiles de rêve penchées sur leur propre image, au hublot, œil rouge du paquebot, se demandent quelle passion prodigieuse agite soudain ces ventres blanc d’argent, ces redoutables mâchoires quadruples au palais rouge tendre et ces échines couleur rappelant de pacifiques canapés dans des fumoirs mondains sans se douter que le bâtiment spécialement construit pour leur croisière lointaine a seul réveillé ces monstres aquatiques, sonné à leurs nageoires un désir de voyage et doté leur structure robuste agilité nouvelle pour aller vers des côtes tempérées, glaciales ou tropicales chercher un nouveau butin, quitte à se contenter de l’hécatombe sans honneur de milliers de crevettes rouges dans une eau peu profonde.

A la fin le vent emporta la persienne. Le soleil en profita pour flageller de ses rayons alternés avec l’ombre des traverses la foule qui clamait : « À mort ! À mort ! » dans la rue où, vainement, je me haussais sur la pointe des pieds pour apercevoir le motif de tant de haine, tout en guettant du « COIN DE L’OEIL » le vol baroque de la persienne surnaturellement sou tenue par le vent et portée sans doute aucun vers la fenêtre mystérieuse. Ma double attente ne fut pas vaine. La persienne se logea dans d’invisibles charnières et s’ouvrit sur une fenêtre à laquelle apparut une beauté brune aux yeux clairs, à l’instant même où, nue et les seins bandés, elle sortait triomphalement de la foule qui criait lâchement à mort sans pouvoir seulement porter l’ongle petit doigt sur blanche et le cou majestueux de celle qui, du haut fenêtre du ciel, considérait leur inutile pantomime. Elle m’aperçut enfin et me dit : « Je suis et tu es et cependant je ne puis dire que nous sommes. La ridicule convention conjugale du verbe nous sépare et nous attire. J’ai des yeux merveilleux et des bijoux à damnation. Vois mes bras et vois mon cou. Un indicible amour naît en toi au fur et à mesure que je parle. Je suis la Beauté brune et la Beauté blonde. La triomphale beauté sans beauté. Je suis Tu et tu es Je. Des grappes de prunes pendent à mes doigts. Un cœur aussi un petit pois qui germera ridiculement, dans la destinée d’accompagner de façon anonyme la dépouille mortelle canard sauvage, sur un plat d’argent, dans une sauce richement colorée. »


Régulièrement après chaque révolution les drapeaux du régime ancien oubliés sur des édifices dont l’usage doit changer avant peu s’envolent comme des cigognes. Les femmes nues qui se promènent par groupes de quatre ou cinq avant le lever du soleil à trouble où les clochers sentent s’agiter confusément les cloches et qui, bien que nues, circulent cependant sous sympathique des agents de police, regardent l’émigration de ces oiseaux d’étoffes bariolées et, parfois, d’elles s’emparant au passage oriflamme, peut-être glorieux suivant les conservateurs, le détourne à la fois de son voyage et de son rôle pour revêtir ses formes alléchantes. Perdant toute dignité la femme ainsi vêtue voit lentement tomber les lumières de sa couronne de rêve, et tandis que ses sourcils, abandonnant la rectitude qui les caractérisait, se conforment aux règles de l’arc, des muscles puissants gonflent son harmonieuse stature. Elle marche bec de gaz le plus proche et là, attestant que jamais gibet ni Golgotha ne furent plus tragiques, elle disparaît dans l’air comme un duvet de cygne puis comme une fumée, puis comme moins regard, dans la glace, un souvenir de parfum.

Et voilà pourquoi mystérieusement sont vides une heure à peine avant l’aube les rues de la grande cité, laborieuses et bourdonnantes une heure après.

Écoutez ! des tambours et des cris, le roulement funeste puissante auto présagent la Révolution prochaine. les hommes seront guillotinés, les drapeaux s’envoleront comme des cigognes mais d’inguillotinables femmes décevront, laisseront songeurs au haut des estrades sanglantes les sympathiques, les pensifs bourreaux.


L’étoile du Nord à l’étoile du Sud envoie ce télégramme : « Décapite à l’instant ta comète rouge et ta comète violette qui te trahissent. — L’étoile du Nord. » L’étoile du Sud assombrit son regard et penche sa tête brune sur son cou charmant. Le régiment féminin des comètes à ses pieds s’amuse et voltige : jolis canaris dans la cage des éclipses. Devra-t-elle déparer son mobile trésor de sa belle rouge, de sa belle violette ? Ces deux comètes qui, légèrement, dès cinq heures du soir relèvent une jupe de taffetas sur un genou de lune : la belle rouge aux lèvres humides, amie des adultères et que plus amant délaissé découvrit, blottie dans son lit, les cils longs et feignant inanimée, la belle rouge enfin aux robes bleu sombre, aux yeux bleu sombre, au cœur bleu sombre comme une méduse perdue, loin de toutes les côtes, dans un courant tiède hanté par les bateaux fantômes. Et la belle violette donc ! la belle violette aux cheveux roux, à la belle voilette, au lobe des oreilles écarlate, mangeuse d’oursins, et dont les crimes prestigieux ont lentement déposé des larmes sang admirable et admiré des cieux entiers sur sa robe, sur sa précieuse robe. Les étranglera-t-elle de ses doigts de diamant, elle, la charmante étoile du Sud, suivant le perfide conseil de l’étoile du Nord, la magique, tentatrice et adorable étoile du Nord dont un diamant remplace le téton à la pointe sein chaud et blanc comme le reflet du soleil à midi ?

Timonières, comètes violette et rouge, timonières du bateau fantôme où guidez-vous votre cargaison de putains et de squelettes dont le superbe accouplement apporte aux régions que vous traversez le réconfort de éternel ? Séductrices ! La voilette de la violette est le filet de pêche et le genou de la rouge sert de boussole. Les putains du bateau fantôme sont quatre-vingt-quatre dont voici quelques noms : Rose, Mystère, Etreinte, Minuit, Police, Directe, Folle, Et cœur et pique, De moi, De loin, Assez, L’or, Le verre vert, Le murmure, La galandine et La-mère-des-rois qui compte à peine seize années de celles que l’on nomme les belles années. En désespoir de cause, les squelettes de 1’ARMADA livrent combat à ceux de 1a MÉDUSE.

Là-haut, dans le ciel, flottent les méduses dispersées.

Avant que de devenir comète, l’étoile du Sud à l’étoile du Nord envoie ce télégramme. « Plonge le ciel dans tes icebergs ! justice est faite ! — L’étoile du Sud. »

Perfide étoile du Nord !

Troublante étoile du Sud !

Adorables !

Adorables !


Sur la table, un verre et une bouteille sont disposés en souvenir vierge blonde qui connut dans la pièce et pour la première fois l’inquiétante blessure menstruelle et qui, élevant le bras droit vers le plafond et tendant le gauche vers la fenêtre faisait, à volonté, voltiger des triangles de pigeons voyageurs. Là-bas, du côté où les sables brûlants du désert cachent jalousement un dolman bleu tendre sur un mannequin d’os blanc, elle a prie à genoux le ciel de se transformer en écharpe pour recouvrir ses épaules, un peu osseuses en vérité, mais fort délicates eu égard aux lanières du fouet qui ne manquera pas de s’abattre sur elle et sur sa croupe tendue, très loin dans les mines d’argent du Baïkal, au fond galerie du temps du Tsar.

En attendant, la vierge blonde trempe ses cheveux dans mon café ; il est midi. le vin devient colombe dans le litre légal déposé sur la table à côté verre à côtes. Le café devient thé, la vierge blonde pâlit un peu : elle chantera désormais mieux que le rossignol On sonne : dans son habit de velours à cotes entre le médecin légal. Il s’assoit. Il libère la colombe enfermée dans le litre, retourne le verre qui devient sablier, baise sur les lèvres la vierge blonde. Il m’appelle assassin. On entre, qui ? deux gendarmes... les menottes !

Voilà pourquoi je suis ici, messieurs les juges, messieurs les jurés. Votre accoutrement ridicule me rappelle, hélas ! que le règne d’Henri III n’est pas encore terminé. Le litre légal deviendra couronne. Le verre deviendra un œil de verre pour vos orbites creuses. Le médecin inventera une machine à tuer le réveil et à dormir.

Moi je deviendrai un géant vêtu de fer et plus souple que la soie. Vous direz que je suis un aigle, mais les aigles ont des ailes et dans mon nom cette lettre prédestinée aux chutes irrémédiables ne figure pas. À force d’exploiter les mines, la terre sera creuse. Moi je dors sur une table de verre et vous, vous êtes de fausses colombes en état de péché mortel. Le déluge tient dans mon litre légal, et je vous somme de me rendre ce qui appartient à César.


Là-bas où un squelette sert de mannequin à un dolman bleu tendre, la vierge blonde précipite sa course à travers les sables du désert. Et chaque grain de sable à son voisin communique la nouvelle ; la nouvelle précède et entoure concentriquement la vierge blonde ; à la place même où elle met le pied, de celui-ci écrase plusieurs fois la nouvelle contenue dans le grand nombre de grains de sable réunis dans le pourtant petit espace empreinte de pied de la vierge blonde. La nouvelle gagne le monde. Les sables de SAINT-MICHEL qui sont mouvants, ceux du KALAHARI qui sont verts, ceux des sabliers qui sont privés depuis longtemps, ceux des plages et ceux qui, larmes telluriques, sont emprisonnés dans la gaine de macadam, la belle robe de la rue. La nouvelle, cependant furieuse dévoilée, se lève derrière l’horizon et sa main menace la petite vierge blonde toute menue dans le grand désert où le vent très ému encore des soupirs de Memmon se demande quel est ce dolman bleu tendre flottant sur un squelette. La vierge blonde arrive au but avant la nouvelle et quand celle-ci arrive à son tour elle trouve un écriteau :

LEBLOND
Tailleur militaire.

et plus qu’à reprendre son chemin sur le murmure des sables cancaniers.

Que s’était-il donc passé entre le dolman, le squelette et la vierge blonde. Il s’était passé que, fille d’Éve, elle avait revêtu le dolman tandis que le squelette en sifflant rentrait dans le sol. Ayant revêtu le dolman, les escadrons du désert lui demandèrent des ordres et elle ? Que put-elle dire sinon commander tout soudain, le formidable galop de deux mille méharis à travers le Sahara puis à travers toutes les écuries du monde avant de s’arrêter devant celles de John John, le célèbre propriétaire des étalons de course. Inesthétique spectacle ! deux mille chameaux à côté de trente pur sang ! Les champs de courses furent livrés aux vaches et John John le propriétaire, celui même qui jamais ne pêcha à la ligne, déclara sa foi en la vitesse acquise. Une automobile rouge transporta John John et la vierge blonde jusqu’en ce pays où ils se sont réfugiés dans une somptueuse chaumière avec le désir précis d’y finir leurs jours dans le jeûne et l’abstinence, Le jeûne ? quel orgueil : ils vieilliront. Quant à l’abstinence, elle est prohibée, oui prohibée, comme la chasse, la pêche et la calvitie. Charmante vierge blonde va... l’adultère.

Le feu qui dévora Sodome et Jean Huss et la cigarette que je viens de jeter, le feu court sur la mer et les marais, au flanc des cimetières, dans la fumée des locomotives, aux hublots des transatlantiques.

Au fond de la mer, l’étoile de mer parle avec l’huître et l’épave. Leurs paroles transmises aux coraux par les vibrations habituelles de ne provoquent aucun retard dans fabuleux des marées. L’étoile de mer se souvient cependant fut jadis Vénus accomplissant sa régulière promenade dans les sentiers invisibles du firmament où florissent les crocodiles effrayants que l’orage libère quelquefois sur des cités déshabituées de cette faune depuis le dernier jour du déluge. Elle se souvient fut Icare et chut à cette place même, tenta, mais en vain, d’émerger, suscitant ainsi le mythe ridicule de la naissance profane de la déesse de et que, vaincue par la pesanteur et la crampe, elle dut se contenter repos sur le sable humide des profondeurs. Pauvre étoile brillante à des pêcheurs elle étend voluptueusement ses cinq branches délicates et fait tant que l’huître libère à la fin la perle dont le temps et la maladie lui avaient fait don.

Singulier dialogue que celui de l’étoile de mer et de l’huître. La perle roula l’épave qui ne préoccupa guère et l’étoile acheva de s’étirer. Ainsi faisait-elle aux beaux matins d’octobre, elle la parfaite maîtresse et la sensuelle amante, quand, déchargeant des tombereaux de roses, le blême assassin qui la suivait laissait enfin tomber son couteau redoutable dans le ruisseau couleur d’acajou.

L’étoile de mer dort maintenant.

L’huître a refermé sur sa visquosité déparée le robuste couvercle où s’incrustent des coquillages.

Seule l’épave s’agite. Elle remonte à la surface avec une perle. La perle roule sur le pont, la perle est au gouvernail, l’épave dirigée gagne les eaux côtières ; un fleuve offre son embouchure barrée par le combat de douce et de salée ; le navire engage et remonte le courant. Les habitants riverains remarquent ce soir-là l’abondance des feux follets et le miraculeux éclat de leurs lampes et de leurs pipes. Se mettant à la fenêtre, ils voient un sillage blanc se traîner mystérieux. Ils croient que la lune et se couchent sans inquiétude.

Demain, l’étoile de mer se souviendra ancre et l’huître du trou hublot. Elles s’étonneront de l’absence de l’épave à de laquelle on déchiffrait le mot MERVEILLE. et continueront leur mutuelle et muette contemplation.

Cependant que le guide forêt des Ardennes s’étonnera de voir la belladone fleurir dans des sentiers jusque-là fréquentés seulement par la fougère. Il trouvera au milieu de la foret un bateau fiché en terre avec une perle au gouvernail, une perle qui lui ordonnera de mourir et à laquelle il obéira.

Cependant que l’homme au dolman bleu tendre, le chasseur du bar où fréquentait la vierge blonde, sa maîtresse, le chasseur bras nus abattra des chênes non loin de là.

Et la perle éternellement fixée au gouvernail s’étonnera que le bateau reste immobile éternellement sous un océan de sapin sans se douter du destin magnifique imparti à ses pareilles sur la terre civilisée, dans les villes où les chasseurs de bar ont des dolmans couleur du ciel.


Guillaume le Conquérant, celui même qui découvrit la loi des bateaux, Guillaume le Conquérant est enterré non loin Un fossoyeur s’assied sur une tombe. Il a déjà quatre-vingts ans depuis le début de ce récit. Il n’attend pas longtemps. D’une taupinière à ses pieds sort une lumière verdâtre qui ne l’étonne guère lui, habitué au silence, à l’oubli et au crime et qui ne connaît de la vie que le doux bourdonnement qui accompagne la chute perpendiculaire du soleil au moment où, serrées contre les aiguilles de la pendule fatiguées la nuit appellent inutilement du cri fatidique douze fois répété le violet défilé des spectres et des fantômes retenus loin de là, dans un lit de hasard, entre et le mystère, au pied de la liberté bras ouverts contre le mur. Le fossoyeur se souvient que lui qui, jadis, alors que ses oreilles ne tressaillaient guère, tua à cet endroit la taupe reine dont la fourrure immense revêtit, tour à tour, ses maîtresses armure de fer mille fois plus redoutable que la fameuse tunique de Nessus et contre laquelle ses baisers prenaient la consistance de la glace et du verre et dans le chanfrein de laquelle, durant des nuits et des nuits, il constata la fuite lente et régulière de ses cheveux doués vie infernale. Les funérailles les plus illustres se prolongèrent à l’attendre. Quand il arrivait, les assistants avaient vieilli. Certains et parfois même les croque-morts et les pleureuses étaient décédés. Il les jetait pêle-mêle dans la fosse réservée à un seul et glorieux mort sans que personne osât protester, tant l’auréole verte de ses cheveux imposait silence et respect aux porte-deuil. Mais voici qu’avec le minuit anniversaire de la mort de Guillaume le Conquérant, le dernier cheveu est parti laissant un trou, un trou noir dans son crâne, tandis que la lumière verte irradie de la taupinière.

Et voici que, précédées par le lent grincement des serrures forcées, arrivent les funérailles du MYSTÈRE suivies par les clefs en bataillons serrés.

Elles sont là toutes, celles qui tombèrent aux mains des espions, celle que l’amant assassin brisa dans la serrure en s’en allant, celle que le justicier jeta dans la rivière après avoir définitivement ferme la porte des représailles, les clefs d’or des geôliers volées par les captifs, les clefs des villes vendues à l’ennemi par les vierges blondes, par la vierge blonde, les clefs de diamant des ceintures de chasteté, les clefs des coffres-forts vidés à l’insu des banquiers par un aventurier, celles que, sans bruit, le jeune et idéal conquérant retire de la serrure pour guetter d’un œil le coucher de la vierge blonde.

Et tandis que les cieux retentissaient du bruit des serrures divines fermées en hâte, le fossoyeur, le fossoyeur mourait sous l’entassement cannibale des clefs, sur la tombe de Guillaume le Conquérant, tandis que, dans la taupinière, à la lumière verte, se déroulaient les funérailles de la fourmi d’or, la serrure des intelligences.


1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, zéro, c’étaient les voix des écolières qui obéissaient à la mesure marquée par l’institutrice, la blonde et vierge institutrice vêtue depuis quelque temps d’un dolman bleu tendre. Mais la pensée blonde de la vierge était loin de la salle de classe bizarrement décorée d’os de mouton et de chameau, elle suivait le vol d’une mouche bleue vers ma chambre où reposait l’amant tant désiré, l’amant dont des pierres d’aimant taillées en boutons d’uniforme revêtaient la physionomie d’une gravité sympathique. La mouche prit le chemin d’une forêt vierge et s’arrêta sur un cadavre, celui même de l’amant aux pierres d’aimant et là mêla son vol et son bourdonnement à ceux de trente de ses pareilles, bleues elles aussi et lucides le soir pour charmer l’entretien régulier et fatigant de Roméo avec Juliette.

La vierge blonde abandonne alors la salle où trente têtes d’enfants se penchent sur la régularité du papier quadrillé. Elle prend le chemin de la forêt vierge et là rencontre d’abord un tigre rouge puis un tigre violet qui s’écartent sans mot dire. La vierge blonde cependant s’adresse aux lianes pareilles aux chants d’amour et leur demande son chemin. Les lianes vêtues de blanc la guident jusqu’au Champ de Bataille, La vierge blonde se penche sur le premier mort, c’est Roméo, le second c’est Juliette. Elle arrête alors sa mélancolique promenade et regarde sans dire un mot chacun des boutons d’uniformes. Les uns sont maculés de sang, les autres de terre glaise. (Terre glaise jamais sculpteur ne te fera prendre la forme adorable d’un cœur.) Ils portent tous des attributs bizarres : coq, carte à jouer, tête de femme. Les yeux de la vierge blonde ont pris la fixité de l’acier. Attention ! Vierge blonde ton amant n’est pas loin. Là, ne l’avais-je pas dit ? Les boutons d’uniforme aimantés ont arraché les yeux de la vierge blonde qui, aveugle désormais promènera par les champs la lamentation de son corps et de son âme exposés aux outrages des vagabonds, aux baisers des infirmes, aux caresses des malades, tandis qu’avec les premières lueurs du jour les brancardiers chargés de relever les victimes du combat héroïque trembleront d’effroi à voir sur la tunique d’un mort jeune et robuste deux boutons d’uniforme en trop. À regarder de plus près, ils verront que ce sont deux yeux et leur trouble sera plus grand. Ils reculeront et le cadavre achèvera de pourrir sous les mouches !

Cependant, dans la salle de classe un crayon rouge, un crayon vert, un crayon jaune et la craie clair de lune du tableau noir attendront longtemps le retour de la main qui savait les plier aux exigences d’une imagination capricieuse. Cependant, vêtus de terre et de ciel, la vierge aveugle et blonde et l’amant percé au cœur par une balle aiguë errent dans le ciel. Nul ne leur enseigne leur chemin. La nuit tombe, une nuit noire et méchante qui les égare des feux mouvants d’une forge aux blêmes lumières d’un homicide océan.

Dans un cimetière, deux tombes sont vides et deux dalles mortuaires sans nom tombent de la montagne avec fracas dans un torrent froid où, le matin suivant, les écolières boiront sans crainte. Gare à vous mères ! il y aura des putains parmi vos filles ! il y aura des putains.


Dans une ville du Nord, il y avait un baromètre surprenant auquel les orages et la pluie, le soleil et la neige venaient demander des ordres. Un jour, les flots les plus reculés de l’océan, ceux qui baignent les îles désertes et ceux où les lavandières lavent le linge, voulurent voir le mystérieux tyran qui réglait les équinoxes et les naufrages. Ils montèrent à l’assaut de la ville. Sept jours et sept nuits les habitants se défendirent par le fusil et le canon contre ce qu’ils appelaient la barbarie liquide. Ils succombèrent et l’obéissant soleil du huitième jour éclaira leurs cadavres, présida à leur décomposition et put voir la foule majestueusement pacifique des flots apporter son tribut d’écume au tyran le baromètre qui, insoucieux de cet hommage, pensait que loin de lui, sauvé par le sacrifice de sa ville, une vierge blonde et un pirate au dolman bleu pale s’étreignaient sur les algues du fond de la mer déserté par l’eau au moment même où s’engloutissait le paquebot MERVEILLE qui les portait.


Écoutez. La nuit dense laisse jusqu’à mes oreilles parvenir le gémissement d’un enfant martyr torturé par des parents luxurieux, à moins que cela ne soit le cri d’adieu d’un chat angora, embarqué malgré ses miaulements sur un transatlantique à destination lointaine et qui, tandis que le bâtiment longe pour peu de temps encore la côte, salue ses maîtresses sauvages, les chattes accroupies avec les yeux phosphorescents à la place des phares au risque d’induire en erreur la bateaux peu habitués aux récifs de ces parages !

Écoutez, c’est, ce n’est pas le cri enfantin d’un viol nocturne ni les pleurs d’un félin, c’est le chant sinistre de l’eau dans les conduites et mon robinet qui pleure lentement sur la salle funéraire qui me sert d’évier. L’eau emprisonnée dans l’immense boa maigre qui court d’une maison à l’autre entend parler ses gouttes.

« Moi, dit l’une, je fus jadis issue brutalement d’une lance de pompier à l’effet d’éteindre un incendie. Peine perdue, les flammes me transformèrent en oiseau et je m’évadai vers le ciel auquel me prédestinait de longues vicissitudes dans un bassin du parc où les cygnes étaient d’anciennes femmes adulées aux temps lointains. Moi, dit l’autre, j’ai croupi longtemps dans une mare en compagnie de cadavres bleus et les nénuphars me parfumaient délicatement. »

De temps à autre, un long frisson parcourt l’eau. C’est une vierge blonde qui se lave après l’amour et qui demande au liquide incolore d’effacer de son corps les traces d’un combat de cauchemar. Bienheureuses les gouttes prédestinées à l’intimité de son corps, mais bienheureuses aussi celles qui connurent le frôlement des sirènes près des écueils et la déchirure qu’apporte dans l’océan l’étrave des cuirassés. Une autre raconte qu’elle courut sous la terre avant de surgir d’une source et qu’ainsi lui fut-il donné de voir de beaux nageurs étendre la main vers le ciel en signe de deuil et couler à pic. Souvenir de corail, souvenir de méduses, souvenir d’îles, souvenir de nuages, souvenir de nageuses, souvenir d’après l’amour, c’est la chanson de mauvais augure de l’eau dans les conduites de plomb de la cité. Un grand parapluie rouge sort d’un édifice officiel et rend sourds les habitants de la ville.

Là-bas, d’autres gouttes d’eau connaissent la compagnie des poissons (qui dira l’extraordinaire importance des poissons en poésie ? ils évoquent le feu et l’eau et ce sont eux que regrettent les gouttes dans les conduites de plomb de la cité). Par moments, un long frisson sonore secoue les prisonnières. C’est le poète au dolman bleu tendre qui étanche sa soif solitaire, c’est la vierge blonde qui met de l’eau dans son vin, c’est l’arrosoir municipal qui s’emplit avant sa promenade matinale.

L’eau terrible coule goutte à goutte sur la dalle funéraire qui me sert d’évier. « Eau ! Eau ! ne coule plus, je suis propre, ne coule plus. Mes yeux pleurent comme toi sans douleur et sans peine et je n’ai pas soif.

« Eau, tu roules trop d’yeux pour que j’ose te contempler. J’ai peur de tes multiples sphères où sont visibles tes souvenirs comme le SACRÉ-COEUR dans un porte-plume d’os. »

Mais l’eau n’écoute pas. Elle s’écoule. La bouillotte sur le feu gronde car l’eau tourbillonne et s’évapore. Une heure après mon réveil la ville est sèche

« Passant perdu, ce désert ne fut pas toujours désert. Jadis, une ville florissait ici, mais l’eau s’est enfuie et le sable l’a recouverte de ses constellations sans éclat. La dalle sur laquelle tu t’assois ne fut pas toujours funéraire. Elle fut auparavant pierre d’évier où l’eau fraîche coulait sinistrement la nuit en emplissant d’angoisse l’appartement que j’habitais. Ces oripeaux bleu de ciel ne furent pas un drapeau mais... »

Mais le passant passe et le ciel féroce reste sans orage. Grand ciel.



La rue était longue et bordée de boutiques de tailleurs. À vrai dire, ces artisans ne faisaient pas fortune à cette heure. Il était deux heures du matin. Une grève récente avait diminué le contingent des allumeurs de réverbères. L’un d’eux achevait sa besogne et j’admirai la présence d’esprit de la municipalité qui obligeait ces modestes serviteurs à se vêtir de bleu pâle pour allumer et de noir pour éteindre. Je marchai durant longtemps et mon ombre tournait autour de moi fatidiquement.

Un jour sans doute elle s’arrêtera et ce sera mon dernier jour. En attendant, je suivais l’allumeur de réverbères vêtu d’une blouse bleu pâle et qui accomplissait sa besogne au pas de course.

Au bout d’une heure, je fus arrêté par la vierge blonde Revêtue de ses plus beaux vêtements et fardée, elle était descendue dans la rue pour tâcher de gagner quelque argent en se livrant à la prostitution. L’espace d’une minute je considérai les différents aspects de cette importante question, j’évoquai les vieilles femmes des côtes réduites à rechercher la compagnie des hippocampes et qui, lorsque l’étreinte a été trop longue, remontent lentement à la surface. Les molitors les repêchent à l’aube et cela fait une tombe de plus et une femme de moins. J’évoquai les petites filles des pensionnats conduites par troupe de quarante dans les casernes, les femmes oublieuses de leur dignité dans les bars et celles qui, grâce à l’ombre propice du cinéma, essaient d’oublier le héros de l’écran. Puis je m’endormis.

Il dort, dit la lune.

Et lentement, elle commença à égrener un chapelet d’étoiles. Les étoiles se plaignaient doucement, la comète qui servait de pendentif brillait de mille feux et je me demandais combien de temps encore durerait cette incantation. La lune priait ! Les étoiles une à une pâlissaient et le matin blêmissait mes tempes. La foule emplissait la rue, les tramways passaient, les molitors loin de là repêchaient des cadavres de vieilles femmes. Je dormais.

La surprenante métamorphose du sommeil nous rend égaux aux dieux. Leurs actions sont réduites à l’importance de celles des acteurs sur une scène subventionnée et nous, vêtus de frac, à la loge ou ;à l’avant- scène, nous les applaudissons. Quand le spectacle languit, nous montons à leur place et là, pour le plaisir, nous courons à de mortelles aventures.

Foule qui passes dans cette rue, respecte mon sommeil. Les grandes orgues du soleil te font marcher au pas, moi je m’éveillerai ce soir quand la lune commencera sa prière.

Je partirai vers la côte où jamais un navire n’aborde ; il s’en présentera un, un drapeau noir à l’arrière. Les rochers s’écarteront.

Je monterai.

Et dès lors mes amis, du haut de leur observatoire, guetteront les faits et gestes des bandes de pavillons noirs répandus dans la plaine, tandis qu’au-dessus d’eux la lune dira sa prière. Elle égrènera son chapelet d’étoiles et de lointaines cathédrales s’effondreront.

Je ne reviendrai qu’avec la vierge blonde, la belle, la charmante vierge blonde qui fait pâlir la lune sur les pommiers en fleurs.

Mourir ! ô mourir dans une cressonnière !



Le silence tomba par nappe dans la salle de théâtre, il rebondit de l’amphithéâtre aux fauteuils d’orchestre : le pianiste venait d’apparaître. Il s’assit devant le palissandre qui aurait pu servir de cercueil à tous les assistants, aussi bien ceux de naissance obscure que ceux, riches, qui font courir à leurs funérailles les valets galonnés des pompes funèbres et qui reposent durant des éternités dans des mausolées de taffetas et d’argent en souvenir de la vierge blonde, laquelle était vêtue le jour de leur rencontre d’une robe de soirée également en taffetas et portait un diadème d’argent dans les cheveux.

Le pianiste s’assit. Et tandis que la foule écoutait, recueillie, une mélodie assez mauvaise, j’écoutai le palissandre du piano me raconter son histoire :

« J’étais déjà robuste quand des nègres féroces peints en bleu amenèrent devant moi un homme blanc vêtu de blanc. Ils l’attachèrent et leurs flèches perçant l’explorateur et mon aubier firent jaillir, ce qui me parut surprenant venu d’une chair blanche, un sang rouge jusqu’à mes plus hautes branches. Les nègres partirent avec le cadavre à l’effet de le vendre très cher à sa famille, car il paraît que vous autres Européens vous attachez beaucoup de cas à cette marchandise dépréciée comme si nous, les palissandres, nous achetions les pianos faits avec la dépouille te nos pères. »

Une danseuse qui remplaça le pianiste m’empêcha d’entendre la suite.

Je suis sorti du théâtre banal. Dans les rues et les boulevards, partout où je passais, flottait, issue des appartements à travers les fenêtres et filtrée par les rideaux, l’histoire du palissandre des pianos.

« J’étais déjà robuste quand des nègres féroces vêtus de bleu, etc. »Je me bouchai les oreilles. Quand je les ouvris, les cloches sonnaient. Il y avait de cela quatre cents ans. Les pianos avaient conquis la ville. C’étaient de grandes assemblées de ces instruments à minuit, sur l’esplanade des Invalides, qui constituaient la principale attraction de la cité.

Ah ! terrible imagination de Dieu, jusqu’où conduiras-tu l’aveugle civilisation. Nous les trois ou quatre clairvoyants, nous pressentons déjà les révoltes inférieures.

Le lit est là, il m’attend, tout de marbre blanc et frais repassé. Un peu de buis en fera l’agrément.

Piano, tombeau.


Les mines du Nord de la France et les mines du Cap et les mines du Baïkal conversent. La nuit sort de chez elle, vêtue de blanc et parée de billes de verre. Elle se promène lentement dans les jardins et les fleurs tenues éveillées par le souvenir du dernier papillon voient, avec émerveillement, passer cette grande figure pâle aux cheveux noirs dont quatre anges nègres aux ailes rousses tiennent les tresses. Ses pieds marquent profondément leur empreinte dans le sol et les vers luisants, égarés sur les chemins, contemplent long. temps ce souvenir d’un pied charmant pressentant la particularité d’avoir deux pouces. Cependant l’Assassinat, fidèle amant de la Nuit, se présente devant sa maîtresse à l’épouvantement du paysage qui voit les deux figures blêmes s’accoler au milieu des fleurs d’aconit. Vierge blonde ! Ô Nuit ! tes seins palpitants attirent et repoussent le couteau avide de toi, Assassinat, bel écuyer au dolman bleu de ciel, ton cou inspire le respect aux potences, ainsi qu’il advint à Londres où le bourreau se trancha le poignet plutôt que de te suspendre dans le vide, et l’effroi aux guillotines qui n’imaginent pas sans douleur les ébréchures profondes qui détérioreraient leur lame si celle-ci s’avisait de choir sur ces muscles robustes, en dépit des efforts de Deibler, le sinistre archange a chapeau haut de ferme de la vengeance. L’Assassinat et la Nuit s’en vont par les rues des villes et les routes des campagnes. Les chiens, à leur approche, tirent sur leur chaîne tandis que, réveillés en sursaut, les riches fermiers écoutent les majestueux et sinistres pas nocturnes. S’ils osent diriger leurs regards des astronomes convergeant vers eux, puis un nuage bientôt dissipé et enfin la silhouette d’une main aristocratique. Le lendemain matin, en dépit des champs verts, des vignobles prospères, du rouge joyeux des cheminées d’usine, ils iront droit au cimetière accompagnés des objurgations inutiles de leurs proches et du prêtre.

Cependant, l’Assassinat se hasarde sur la mer. La Nuit le contemple longuement. Elle ne voit bientôt plus que son dolman bleu tendre surnaturellement lumineux. Bientôt, reconnaissant les premières lueurs du jour, elle s’en retourne à pas lents vers ses demeures profondes : les bras aux mines de France, les jambes au Baïkal, le corps en Californie et la tête au Cap. Les fourmis humaines respectent les gigantesques fragments de ce corps délicat et continuent leur besogne d’agrandissement des palais ténébreux tandis que, jeune encore, le poète se rendant à l’école voit des archanges nègres aux huit ailes rousses monter lentement vers le soleil. Le laboureur auquel il les montre lui dit que c’est la rosée qui s’élève mais lui, pressentant les mystères décisifs, tombe à genoux près d’un buisson et médite longuement. Il s’imagine enfin, chasseur d’Afrique, en dolman bleu tendre, galopant à travers le Sahara dans l’espoir toujours déçu de rencontrer l’adorable gorge qu’il faudra cependant trancher d’un coup de sabre, d’un sec coup de sabre. Et durant ce temps, le soleil déformé prend la forme d’un sablier et se retourne. Le poète se dit encore qu’il aimerait baiser une bouche charnue, il se dit bien autre chose encore.

Les blés mûrissent. ..Les archanges noirs redescendent du soleil. ..Minuit, l’heure du crime.


Un ballon flottait au gré du vent, revêtant, ou du moins je le croyais, tour a tour l’apparence d’un coquelicot, celle d’une main et celle d’une épée, mais il est à présumer que le mécanicien du rapide dans lequel je me trouvais, homme pondéré et, de par sa profession, habitué à faire la différence entre les formes et les volumes, m’aurait détrompe.

D’ailleurs, cette cause de dispute disparut bientôt. En dépit des signaux que les aéronautes échangeaient avec les voyageurs, le train et le sphérique s’éloignèrent dans des directions contraires, le premier conservant le souvenir d’une vertigineuse rondeur, le second celui d’un sillage de fumée. Mon regard se portant sur la plaine tranquille et dans laquelle des ruisseaux charnus couraient à la recherche des hauts peupliers disparus depuis qu’un industriel les a coupés et expédiés en Grande- Bretagne, pays où la pendaison est en honneur, mon regard découvrit bientôt un mur de marbre rose au pied duquel gisait une femme nue assassinée. Au contour de sa bouche très apparente malgré la pâleur de mes yeux et la distance de plus de dix kilomètres qui nous séparait, on devinait que l’amour avait bourdonné dans cette tête et que, plutôt que succomber dans une idéale étreinte, le bourdon velouté de la poésie avait préféré détruire la ruche tuer l’essaim des pensées et l’abeille la belle et subtile reine aux doigts roses. Le rapide cependant poursuivait toujours son chemin, précédé tantôt par le chasse-neige de l’inquiétude, tantôt par le fanal de la métaphysique, tantôt par la bande des faisans dorés, les émissaires de la folie. Des ballons sphériques passèrent encore dans le champ de mon regard. Ce dernier découvrit encore des murs de marbre rose, mais jamais plus d’aéronautes ni de femmes assassinées ne redonnèrent à mon âme angoissée la sensation d’une plaine immense, soigneusement cultivée, vide d’humains, sous un ciel violet à une heure éternelle du chronomètre.

Oh ! Malheureux ! il eût fallu t’envoler par la fumée jusqu’à 1a rotondité de l’aéronef ou te jeter par la portière et gagner, par champs et fondrières, le cadavre sanglant au pied du mur de marbre rose.

Silence ! Silence !



Un ridicule incident faillit transformer le voyage du Sphérique en catastrophe. Une araignée qui s’était dissimulée dans la nacelle effraya si fort les aéronautes qu’ils pensèrent se précipiter dans le vide. Heureusement, l’animal suspendu au bout de son fil se laissa choir de lui-même et les paysans, attirés loin des granges où la battue du blé résonnait sourdement avec un inexprimable écho d’amour, contemplèrent longtemps cette bizarre machine acheminée par des vents de hasard vers un palais inconnu et qui, en guise d’ancre, laissait prendre l’effroyable bête aux yeux énormes, aux pattes velues, au ventre blanc d’ivoire et qui semblait, balancée vertigineusement à chaque oscillation du ballon, marquer le temps d’une pendule étrange, dans le style florissant sous Louis XV et où l’on voit les heures en déshabillé tourner autour d’une mappemonde.

Des navigateurs rencontrés au delà des côtes leur crièrent a l’aide de porte-voix qu’ils n’avaient jamais vu, du moins jusqu’à ce jour et malgré de nombreuses pérégrinations dans les cinq parties, amarrer des bateaux à l’aide de pieuvres retenues captives par un triple anneau soudé à une chaîne solide. Mais les aéronautes, savoir l’archange Raphaël rouge et l’archange Raphaël blanc, tous les deux en grande tenue de garçon de café, n’entendaient point monter jusqu’à eux la clameur d’étonnement qui bouleversait l’humanité. Les nuages leur tissèrent avec le poil rude des chameaux du crépuscule le plus admirable linceul. Depuis, le pensionnat du bleu de ciel est éveillé toutes les nuits par la promenade non motivée de deux garçons de café rouge et blanc. Sinistre augure ! Vous mourrez vierges, petites filles !


Le chemin de fer roulait dans une plaine marécageuse où les soleils successifs avaient, au fond des mares, laissé un peu de leur fugitif éclat, l’intangible lune gaufré le sol herbu et les étoiles lointaines cristallisé l’extrémité des chardons d’eau qui sont, comme chacun sait, de couleur violette. Mais lune, étoiles, soleils sont des accessoires vulgaires et je ne perdrai pas à les décrire un temps précieux. Le mécanicien du train songeait avec angoisse qu’il venait de « Brûler » le cinquième signal et que la catastrophe ne manquerait pas de se produire au kilomètre l78, marqué par une borne tronconique et une dalle mortuaire constatant qu’en cet endroit, le 17 juillet 1913, un aviateur du nom de Jean de MARAIS avait trouvé la mort à laquelle son nom le prédestinait. Cependant, la vierge blonde et la femme jaune, celle dont nous connaissons déjà les exploits, se livraient au pied d’un peuplier à de compliqués calculs, à seule fin de savoir si c’était ton amant ou son amant ou mon amant ou leur amant le mécanicien du train entraîné par la négligence vers un télescopage fertile en perte de vies humaines. Durant ce temps, l’étoile rouge apparut au-dessus du peuplier. À la portière d’un sleeping, une autre femme vêtue de rose parut et cria : « Je suis la reine des accidents. Mes seins bondissants, mes bras, mon ventre musclé, mes yeux, je les ai rougis dans les plus diverses calamités. Un jour, je me souviens qu’un naufragé à l’instant même où l’eau allait emplir sa bouche me surnomma FUNÉRAILLE. et me baisa sauvagement. J’ai gardé par orgueil la trace de cette morsure... et depuis je vais avec de la poussière sur mes bottes et des souvenirs d’hommes au fond des yeux. Inexprimable angoisse où se mêle le désir tu tords, comme il convient, tous ces amants d’un soir. Je chemine par la plaine où les chardons violets donnent à imaginer de sanglantes luxures et les libellules, reconnaissant une sœur en chacune de mes prunelles, m’environnent de bourdonnements. Je suis la reine des accidents. Je préside à vos rencontres, amants tourmentés et maîtresses que torture le souvenir de l’amant précédent. Je suis la reine des accidents. Ma bouche, à l’instar des pianos, recèle des sons limpides et, quand je lui permets de parler, nul ne résiste à l’éclat spontané de mes rouges gencives et de mes petites, mes si petites incisives. »

Les dents des femmes sont des objets si charmants qu’on ne devrait les voir qu’en rêve ou à l’instant de la mort. C’est l’heure où, dans la nuit, les mâchoires délicates s’accouplent à nos gueules, ô poètes ! N’oubliez pas qu’un train se précipite, tous signaux brûlés, vers le kilomètre 178 et que, dans la nuit, nos rêves en marche depuis de longues années sont retardés par deux femmes nues qui parlent au pied d’un peuplier. Aussi vrai que nous étions en puissance dans la première femme, nos rêves étaient en puissance dans le premier rêve. Depuis notre naissance, nous travaillons à marcher côte à côte, une nuit, ne fût-ce qu’un fragment de mesure du temps. Notre âge est l’infini et l’infini veut que la rencontre, la coïncidence ait lieu aujourd’hui dans un wagon roulant vers la catastrophe. Enfermons-nous, ô poètes ! Voici que la porte invisible s’ouvre sur la campagne et qu’un orgue, oui un orgue sort d’une mare. Sous les doigts de la femme blonde, laquelle a les membres palmés, je m’en aperçois pour la première fois, il retentit d’un hymne d’allégresse. Marche nuptiale de nos reflets oubliés dans une glace quand la femme que nous devrions rencontrer et que nous ne rencontrerons jamais vient s’y mirer. Marche nuptiale des mains coupées en ex-voto quand la mort, nous offrant son plein panier de violettes, consent encore une fois à tirer notre horoscope. Aux sons de l’orgue, les portes des hangars d’aviation s’ouvrent et, vrombissant, partent vers le large les volumineux dirigeables. Tiré de son sommeil, l’aviateur enterré au kilomètre 178 détourne les rails trente secondes avant l’arrivée du rapide et l’aiguille sur la lune. Le train passe avec son bruit d’enfer. Il fait ombre sur notre satellite et disparaît, comme un chant de mécanicien de paquebot entendu au cœur d’une ville du Sud par T. S. F. et par erreur. La vierge blonde tire une aiguille et coud un petit sac rempli de dents fraîchement arrachées. Elle le lance vers les étoiles qui s’enfuient et le ciel désormais ressemblera à une immense et adorable mâchoire de femme. Cette femme qui passera devant ce miroir une heure après moi. L’aviateur se rendort et dit : « J’ai du temps à perdre. » L’étoile rouge, l’étoile rouge, l’étoile rouge disparaîtra au lever du soleil.

Ceci est une nuit d’été bien calme sur un marécage.

Une cloche sonne, 1, 2, 3.

Belle blonde aux lèvres rouges !


Le roi d’une peuplade nègre de l’Océanie trouve sur une plage un sceptre d’or, échappé des mains débiles d’un monarque du Nord et, par la fantaisie des flots, échoué sur cette île. Il le soulève avec effort et regagne sa capitale perdue entre les feuilles et les lianes. Un historien qui notait dans son cabinet, à Paris, les détails de la vie et de la mort du roi Karl, se met en route vers une paisible ville d’eaux où l’attend celle qui l’aime et qu’il aime, de dix-sept ans moins âgée que lui. Dans la valise cependant, un petit rossignol essaye les costumes de l’historien et estime qu’ils sont d’assez bonne coupe. Un orage éclate. Le roi nègre implore ses fétiches, l’historien s’endort, le rossignol chante et réveille l’historien.

Ridicules événements ! mais il n’y a pas de qualificatif pour la Destinée. Elle mène l’historien par sa redingote, le roi nègre par son sceptre et le rossignol par le plumage. Le tonnerre tombe sur le sceptre et tue le roi ; la boue recouvre le joyau ; l’historien veut faire taire le rossignol, crie, se rompt une veine et meurt, et c’est le neveu qui hérite d’une valise contenant un rossignol. Tout d’abord, charmé par ses vives couleurs, il le ranime dans le creux de sa main et installe enfin dans sa modeste chambre le modique héritage de son oncle l’historien. Puis il part pour la paisible ville d’eaux où il rencontre une femme de son âge. (N’a-t-il pas dix-sept ans de moins que son oncle ?) Ils s’aiment et un jour se possèdent dans la pauvre chambre, devant le rossignol qui chante. Quand LUI se relève, ELLE est morte. Il la fait dignement enterrer Mais l’odeur, l’odeur de la morte reste. Il demande aux livres le secret de ce parfum : ils ne le lui révèlent pas. Le rossignol lui remémore l’Océanie. Ils partent. Ils arrivent dans l’île du roi foudroyé. Il marche sur la boue où dort le sceptre du roi Karl et continue son chemin. Il ne trouve pas le parfum, mais des bananes. Il établit un comptoir et fait fortune. Il revient en France où il est reçu dans la meilleure société. Il donne un jour son rossignol à une dame qui le présente à son mari :

— M. Georges Dubusc, tu sais, le neveu de M. Dubusc qui a écrit cette belle histoire du roi Karl.

Le rossignol chante dans sa cage. Pour sa peine, on l’appelle Arthur.


C’est l’histoire de trois pots de fleurs à une fenêtre à laquelle les ombres de minuit donnent l’apparence d’un théâtre sinistre au fond du paradis quand, les élus dormant dans leur lit blanc, les nuages se donnent le plaisir de reprendre leur forme humaine et de danser à l’effroi des cieux vides que trois ripolineurs remettent à neuf en pressentant le terrible réveil de la foudre dans les mains de Dieu gantées de chamois vert. C’est l’histoire d’une lettre d’amour perdue par le facteur au coin de la rue Montmartre et de la rue Montorgueil et dont l’absence cerne les yeux d’une petite fille de seize ans dans une mansarde tandis que, désespéré, son amant, attendant vainement une réponse, fréquente les dancings où il fait connaissance de l’Argentine qui l’entraîne dans son amour, sa fatalité et son suicide. C’est l’histoire d’un sculpteur qui découvre soudain, à fouiller une terre rouge, que son ébauchoir a la forme d’un couteau d’assassin et que, du point de vue de la noblesse morale, il est aussi légitime de précipiter des formes palpitantes dans le silence et la rigidité squelettique que de douer l’informe matière d’un simulacre de conception. Il se matin, les petites orphelines vouées à Marie et vêtues de bleu tendre croisent en se rendant à la messe, sous la conduite d’une sœur de charité blonde qui dissimule de terribles secrets sous sa cornette, six brancardiers portent trois cadavres sur des civières et si, avant de pénétrer dans Saint-Eustache, elles lèvent la tête, elles remarquent à une mansarde trois pots de géranium. Les orgues pourront faire rôder autour d’elles les lionnes robustes du recueillement, l’encens piquer des fleurs jaunes dans le jardin anglais de la mysticité, rien n’y fera : elles rêveront à leur rêve de la nuit précédente et, en particulier, au cri d’une locomotive entendu en sursaut vers deux heures du matin.

Caché parmi les pauvres, un facteur se recueillera. Il demandera aux saints oubliés depuis l’époque ensoleillée de sa première communion la raison d’un remords inexprimable qui le poursuit toutes les fois que passe entre ses mains une enveloppe adressée d’une écriture violette à une jeune fille de la rue Montorgueil, enveloppe qu’il présente à la concierge dont il reçoit invariablement la réponse « Décédée » sans pouvoir la fixer dans sa mémoire en dépit de la tenture noire surmontée de la lettre T en argent qui décora le porche un matin de février. La sœur blonde et lui échangeront l’eau bénite sans en tirer d’autre consolation que l’espoir d’une noyade accidentelle dans un fleuve resserré entre des quais de bitume, dans un fleuve retentissant du plongeon d’un corps, celui d’un sculpteur portant au cour la pesanteur volumineuse d’une statue imitée du grec avec une légère influence égyptienne.

Pauvres, pauvres vies ! Moi, je suis amoureux de l’Argentine. Elle danse parmi la soie des lumières et l’éclat de sa robe. Son corps est flexible. Elle danse. Elle a des mains longues.

Mon Argentine emmène-moi dans la lumière ! Tu toucheras du bout des doigts les bougies des pauvres, et elles s’allumeront, tu souffleras sur les yeux des hommes dont je suis jaloux et ils se fermeront. Argentine ! emmène-moi jusqu’à la jetée blanche et le beau, le magnifique pays de la lumière.


Par les soins d’une femme aimée, le sommeil se revêt de notre corps ainsi qu’un beau serpent qui, tandis que le soleil, les lianes, les moustiques et la désagréable odeur des palétuviers morts dans un peu profond marécage énervent les lionnes rousses, revêt lentement sa nouvelle et humide parure, sa peau neuve de l’année commençante, identique au touchant éphéméride que les comptables remplacent tous les 2 janvier (et non le 1er car c’est jour férié) au mur de leur bureau et qui témoigne en leur présence incompréhensive du déroulement mathématique et illusoire de l’éternité avec un cortège de conquérants théâtralement dressés devant les monuments funéraires où un ange de pierre penche son urne de larmes sur une colonne tronquée de personnages historiques agonisant lentement en présence d’un historien, de batailles symétriques et de traites signés avec des plumes de paon par des plénipotentiaires chamarrés dans un salon étincelant, le sommeil, dis-je, se revêt de notre corps tandis que la femme aimée qui l’introduisit dans notre couche s’étonne du changement funèbre survenu sur notre physionomie, de la relative rigidité de nos membres et de notre indifférence apparente aux paroles qui d’habitude nous rendent plus songeurs que les hauts lampadaires dans les avenues désertes aux premières heures ténébreuses de la journée. La femme se lève alors et pensivement va s’accouder à la fenêtre où notre rêve va la suivre tandis que la rue déserte retentit par instants du poussif cheminement des taxis-autos et du pas languissant d’un sergent de ville. Un instant sa forme blanche se balance dans l’air, à la hauteur du troisième étage, et le jeune noctambule frappé par celte apparition, croyant à la chute d’une étoile filante, formule à haute voix son rêve le plus cher : le sommeil dans un rocking-chair sur une terrasse.

Il est deux heures du matin. C’est le sommeil et son bruyant cortège de chevaux bigarrés. La femme aimée conduit par les sentiers d’une forêt profonde, un orphelinat de petites filles bleu de ciel. Un musicien éveillé collectionne, grâce à l’extraordinaire finesse de son ouïe, les différents bruits des clefs dans les serrures et compose immédiatement la plus belle musique qui soit.

Demain, la femme aimée dansera sur cet air.

La porte de la chambre s’ouvre : l’archange Raphaël rouge entre, suivi par l’archange Raphaël blanc.

C’est le sommeil, c’est le sommeil et son bruyant équipage de lionnes rousses et d’automobiles.

C’est le sommeil.


« Ci-gît celui dont la parole avait la forme des grandes fleurs septentrionales et qui retint dans sa bras robustes la fauve et délirante maîtresse, la femme rouge comme le Rouge et le corail qui est bleu en réalité mais auquel, en raison même de son attitude torturée, la profondeur de la poésie confère cette couleur propre à l’excitation des taureaux. »

Bizarre épitaphe, pensais je à part moi, bizarre. Mais qui dira la sublime ironie de certains défunts qui n’hésitèrent pas à faire de leur testament un sujet de honte pour leur famille et de leur mémoire un motif de risée pour la postérité. J’imagine aisément la stupeur qui frappa l’ouvrier quand on le chargea de graver par le burin cette phrase mystérieuse dans le granit arraché à quelque promontoire hérissé et taillé en forme de parallélépipède et non de socle... Glorifie-toi granit ! Alors que pointu de toute part, les divinités marines ouvraient sur toi leur sexe baveux, pêle-mêle avec des poissons de grande taille et des navires en détresse, tu resplendissais d’une magnifique horreur et le pèlerin, le solitaire et le marin, contemplant ton sommet pareil alors à une dent, une griffe ou une défense d’éléphant, quant à la forme et seulement à l’instant du ruissellement de l’écume quant la couleur, sans pressentir ta future forme régulière aux huit arêtes, aux huit angles dièdres et rectangles abstraction faite de la perspective se demandaient quel plus beau rôle la nature aurait-elle jamais pu te conférer en égard à une tache rose qui te surmontait et dont ils ne pouvaient dire s’il s’agissait de sang, de soleil fugitif ou de corail qui est bleu en réalité mais qui devient rouge grâce à la profonde poésie, cette robuste maîtresse, cette femme fauve qui s’attarde à l’excitation des taureaux que la fureur océanique et les poulpes de tes parages natals n’auraient pas effrayé, quand je sais, moi, que cette tache rouge à ton sommet te donnait l’aspect du plus beau sein, ô granit !

Mais, ô granit, ne regrette pas ta majesté terrible au bas de la falaise. Aujourd’hui que, taillé, tu reposes en ce cimetière, presse-papiers sur un mort peut-être devenu papier grâce à l’utilisation des pourritures dans la fabrication de cette matière et peut-être même celui sur lequel j’écris cet éloge, tu revêts la plus sereine majesté, grâce à ce mort qui voulut emporter dans le silence jusqu’à son nom et confier aux modestes échos du voisinage l’arrière-son d’un terrible et satanique éclat de rire.

Paris, avril 1922.


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