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De quoi parle-t-on quand on lit
Free texts and images.
- Cet entretien entre Emmanuel TUGNY et L.L. De MARS a été enregistré en janvier 1998 pour La Parole Vaine N°14, dans un bar. Le transcripteur s'est appliqué, à quelques "euh" près, à le livrer le plus fidèlement possible ; nous sommes donc assez éloignés des entretiens généralement publiés qui laissent l'impression troublante d'avoir à faire à des orateurs si parfaitement au point qu'on peut raisonnablement se demander ce que signifie pour eux une conversation... Celle-ci est soumise aux errances et aux ellipses propres à la dialectique orale et, par là même, à une certaine confusion. Les deux auteurs ont noté en renvois les commentaires que leur inspiraient les diverses propositions.
[...]générant l'hallucination du réel, pour l'instant on est dans le réalisme, mais de choses prétendument réelles, qui ne sont pas dans la réalité constatable... J'avais beaucoup bossé là-dessus lorsque je rédigeais ma thèse, j'avais appelé ça l'actualisme, la capacité de créer des objets donnant l'illusion de la réalité alors même qu'ils ne sont pas présents dans la réalité. C'est...?
Ouais ouais, j'ai mis le truc en route. Tu connais la façon de bosser sur une palette graphique, la synthèse virtuelle tout ça, la 3D ?
Hmm non...
Ben c'est assez simple en fait, parce qu'il reste une chose dans ce système de production d'image qui est elle d'ordre mimétique et ça... hmm... qui rend possible la suggestion de cette actualisation d'objets irréels ou irréalisables — enfin, d'une certaine manière ça finit quand même par produire du réel bien entendu — enfin cette propriété c'est que l'espace virtuel géré par la bécane est lui aussi assujetti[1] aux règles de notre perception de l'espace, en fait surtout aux conditions de sa modélisation en perspective traditionnelle... Hmm... Ce qui fait qu'en effet, l'introduction de n'importe quelle forme dans cet univers là — plutôt amorphe, lui, il est ductile, sans échelle en plus — est soumise à des règles classiques et principalement au mouvement mimétique, parce que c'est surtout le déplacement mimétique d'un truc non-mimétique qui lui donne encore plus puissamment cette actualité que tu évoquais...
Là tu vois, on est en plein dans le problème de la lecture... C'est exactement ça la lecture... C'est une hypostase du texte.
C'est assez marrant, j'y pensais sur le chemin du rendez-vous, là, pas bien réveillé et tout... Il y a un lieu sans espace, enfin, ce que j'appelle moi l'interzone du livre... (c'est Burroughs, hein) Celui-ci tire sa substance du réel, et il engage des conséquences que mon enthousiasme me fait croire considérables sur le réel ; mais en revanche, il ne s'y situe pas... Alors que venir sur scène lire un texte, c'est se leurrer sur le fait de l'y ramener en feignant de croire qu'il y a toujours eu sa place.
Bien sûr.
Ça me paraissait assez marrant que ce truc-là, la modélisation virtuelle... Ça nous donne une assez bonne idée de cette confusion continue sur le statut du livre, les propriétés et les conditions de sa rédaction, sa réalisation... Croire que ce qui a des effets sur une chose est consubstantiel à elle, du même ordre qu'elle... Du même lieu.
Ouais, pourquoi pas... En fait c'est le principe de l'hypostase chrétienne... Qu'est-ce qu'une hypostase ? C'est la duplication d'un corps dans un autre espace que celui où il se trouve. En réalité l'hypostase c'est une forme du corps dans un autre espace que celui où le corps est. Et la lecture, il y a beaucoup de cet ordre là ; je crois que... Le thème du Saint Esprit c'est la même chose en fait... C'est la raison pour laquelle on appelle ça des hypostases et pas des sujets distants. Donc un corps dans des espaces différents.
Il y aurait trois formes, trois morphologies du sujet qui conduisent à Dieu... Plutôt trois... Intentions de Dieu qui prennent formes dans des figures... Sans doute trois rapports non interchangeables avec...
Le Dieu comme père ou comme fils, bien sûr, mais ces intentions elles engagent un rapport à l'espace... La présence d'un corps, l'adresse d'un corps à quelque chose, et la provenance d'un corps d'un lieu. Ça c'est... La lecture c'est...
On pourrait l'assimiler... Enfin c'est une question qui ne m'est pas vraiment familière le sens de cette trinité. Je la trouve brillante cette invention... Ouais, je me demandais si c'était assimilable à ces cinq degrés de lecture qui produisent cinq ententes différentes avec le texte hébraïque, sans jamais en modifier l'intégrité ; ces cinq degrés de lecture qui vont du peshat à la kabbala introduisent des rapports au texte et — en tant qu'il en est une émanation — à Dieu dans des espaces différents. On les retrouve d'une certaine manière dans les cinq temps de la prière juive, et ceci fait briller à chaque fois sous un aspect différent la même vérité en somme...
Oui bien sûr. C'est la fameuse formule d'Hegel : pour Hegel il y a derrière un objet autant d'objets, autant d'hypostases de cet objet, qu'on veut, le problème c'est que le constat de l'existence de ces objets présents derrière lui est impossible dès lors que cet objet est strictement superposable à ses hypostases.
D'accord... Tu parles d'espace, mais on pourrait en déduire qu'il ne peut surtout pas y avoir de représentation simultanée. Dans le temps aussi l'une chasse l'autre. La lecture publique de façon super naïve prétend contrarier cette...
Oui oui, la lecture publique est tout-à-fait dans cette impasse-là... Ça veut générer l'illusion qu'il y a derrière le texte un nombre infini de textes dont on ne peut pas constater la présence dès lors que la lecture les rendraient équivalents au texte lui-même... Ce qui serait dans le livre ! Si tu veux, ce que je pense précisément au sujet de la lecture publique, c'est, dès lors que derrière le texte il y a d'autres hypostases du texte qui passent par la voix du lecteur, qu'il soit l'auteur ou un autre lecteur, alors c'est raté. C'est raté quand il y a autre chose... Quand ce sur quoi s'applique le texte se voit derrière le texte.
À mon avis on touche le paradoxe de la lecture publique, parce que simultanément quand le texte est présenté en lecture publique on a affaire à un forme d'univocité du texte, plié d'un seul coup à la seule présence — la représentation — du lecteur, ce qui trahit l'absence de tous les autres textes potentiels... Il est réduit doublement : par la présence, momentanément elle se fait autorité, et ça c'est contraire à l'essence d'un texte, sa quantité quoi, et bien sûr par cette absence[2].
Le problème c'est que pour constater ce genre de choses, faut partir de choses simples, hein... À mon avis, quand on discute de ce genre de choses on est dans le vrai, mais dans un vrai cardinal. Il y aurait une étude du processus de lecture, et du point de vue du statut social du texte, et du point de vue du statut du texte par rapport à son auteur, à son lecteur, et du statut du texte en tant que lui-même qui doit être un livre. Avec une prémisse qu'il est nécessaire d'évacuer, c'est qu'une lecture publique dans 95% des cas existe pour qu'un auteur puisse lire à un public un texte qu'il ne lirait pas lui-même autrement parce que ce texte ne serait pas publié. Bon... Ça, ça peut évacuer beaucoup de réflexion sur le textes... Moi je crois qu'un certain nombre de lectures publiques se produisent indépendamment de toute considération éthique, de ce qu'est un texte, un auteur. Faut pas évacuer ça, ou alors, je...
Même publié, il faut admettre que sa présence est contre toute prétention théorique, purement promotionnelle, on est toujours plus ou moins là pour vendre sa soupe[3]. C'est encore un problème de la lecture publique, c'est qu'à chaque fois ces lecteurs publics, ceux qui le sont régulièrement, appartiennent comme par hasard aux franges douteuses de la zone avant-gardiste... Non-lue, tout le monde sait ça... Ce n'est bien entendu pas une bizarrerie ; même publiés ils ne se vendent pas. La réflexion qu'ils donnent sur leurs textes est d'ailleurs au même titre que leur manière de lire toujours viscérale : ceci parce que le passage à l'acte est celui de la colère. La colère — ou disons la rage — qui anime leurs lectures, a d'un coup des relents d'aigreur extrêmement violente. Même leur théorie est généralement colérique.
Bien sûr, parce que le rapport du lecteur public à son texte est un rapport hystérique[4] dans la mesure où, comme dans l'hystérie, l'objet et le sujet qui en est à l'origine, et qui préside à sa création, ne sont pas distingués. Un lecteur public s'offre au public, c'est pas son texte qu'il offre. Il n'y a pas de schize. Ça c'est un principe d'hystérie.
- ↑ C'est un choix, bien sûr, et pas un impondérable informatique : la machine mime le mime qu'est la perspective, elle ne mime pas le réel : elle prend modèle sur une pré-modélisation et l'œil à facettes d'une mouche pourrait tout aussi bien être choisi comme modèle.
- ↑ Je me goure : ce ne sont pas deux trahisons, mais deux propriétés de la même, dont l'une est le corollaire de l'autre. Son nom serait : le choix arbitraire d'une forme pour dogme.
- ↑ Et encore vaudrait-il mieux garder en tête et admettre publiquement qu'à ce moment-là, on ne propose que le lointain fumet d'une soupe jamais servie.
- ↑ Et abandonnique : c'est le rapport de la dernière chance, l'aboi.
[À continuer, original sur http://www.le-terrier.net/lestextes/lldm/entretientugny.htm ]
