Correspondance Tolstoï-Gandhi

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Correspondance Tolstoï-Gandhi
Correspondance Tolstoï-Gandhi


Anonyme


1909-1910
Traduction de Marc Semenoff, 1958


Contents


Vers la fin de l’année 1909, Tolstoï reçu, de Londres, une lettre d’une jeune avocat indien qui habitait, à cette époque, le Transvaal. Cet homme était Gandhi. Il luttait pour les droits de ses compatriotes colonisés dans l’Afrique du Sud. Ce fut à Londres, où il était venu pour affaires politiques, que Gandhi connut certains ouvrages de Tolstoï : il put ainsi approfondir la doctrine de l’écrivain et de l’apôtre de Iasnaïa-Poliana.

Gandhi avait alors 40 ans, Tolstoï 81.

Le jeune avocat n’était plus un inconnu, ni dans sa patrie, ni au Transvall, ni en Angleterre. En Afrique du Sud, on le considérait comme le défenseur d’une cause populaire. Cent cinquante mille Indiens, ouvriers agricoles, travaillaient dans la colonie anglaise du Cap, à Natal et dans les républiques boers. Les Blancs les appelaient « coolies » et les traitaient en inférieurs indésirables. C’étaient pourtant les Européens qui les avaient fait venir pour remplacer les esclaves dans leurs plantations.

Des émeutes éclatèrent bientôt. Des luttes sanglantes eurent lieu. Mais, déjà, Gandhi prêchait la non-violence. Le Satyagraha naissait : Satya signifiait la vérité qui comprend l’amour et Agraha voulait dire la force et la vérité. Edmond Privat, dans sa Vie de Gandhi[1], explique :

« La méthode n’est pas la même que la non-résistance qui laisse faire. Elle est différente aussi de la résistance passive qui peut contenir la haine et préparer la violence. Il s’agit d’une méthode active pour réveiller la conscience morale ou l’élément divin chez ceux qu’on veut convaincre. »

Quelques mois avant de partir pour Londres afin de plaider la cause des gens de couleur, Gandhi avait été emprisonné plusieurs fois, condamné aux travaux forcés avec d’autres résistants passifs. Il y eut des mauvais traitements, des coups de fouet, des cruautés. Les volontaires du Satyagraha répondaient par la grève de la faim. Il demeuraient non-violents...

Voici donc la première lettre de Gandhi à Tolstoï :[2]

[edit] Gandhi à Tolstoï

Westminster Place Hotel
4 Victoria Street. S. W.
London.
1er octobre 1909.

Monsieur,

Permettez-moi d’attirer votre attention sur les événements qui se sont déroulés au Transvall, en Afrique du Sud, depuis près de trois ans.

Il y a, dans ce pays, une colonie d’Indiens anglais qui forme une population d’environ treize mille habitants. Les lois privent de certains droits ces Hindous qui ont travaillé pendant plusieurs années au Transvaal : préjugés tenaces contre les hommes de couleur et même contre les Asiatiques, dus, en ce qui concerne ces derniers, au jeu de la concurrence commerciale.

Des conflits surgirent qui atteignirent leur point culminant losqu’une loi fut votée, il y a trois ans, qui touchait spécialement les travailleurs venus d’Asie. Je considère cette loi, et nous sommes nombreux à le penser, comme avilissante et faite pour frapper, dans leur dignité humaine, les êtres à qui elle s’attaque.

La soumission à pareille loi ne pouvait s’accorder, d’après moi, avec l’esprit de la vraie religion. Certains de mes amis et moi croyons encore inébranlablement à la doctrine de la non-résistance au mal. J’ai eu le privilège d’étudier vos écrits : ils ont vivement impressionné mon esprit. Les Indiens britanniques à qui nous expliquâmes pleinement la situation suivirent notre conseil de ne pas se soumettre à la législation. Ils souffrirent l’emprisonnement ou d’autres peines pour infraction à la loi. Résultat : près de la moitié de la population indienne, incapable de résister à cette lutte fiévreuse et de supporter les rigueurs de l’incarcération, aima mieux quitter le Transvall que de plier devant une loi dégradante. Une partie de l’autre moitié, deux mille cinq cents personnes envirion, se laissèrent incarcérer, au nom même de leur conscience, d’aucuns jusqu’à cinq fois. Les peines variaient de cinq jours à six mois, avec travaux forcés, dans la plupart des cas. De nombreux Hindous furent ruinés financièrement.

Il y a, aujourd’hui, plus d’une centaine de résistants passifs dans les prisons du Transvaal. Et, parmi eux, certains très pauvres qui gagnent leur vie au jour le jour. Aussi leurs femmes et leurs enfants doivent être aidés par des secours publics fournis, eux aussi, par des résistants passifs.

Ces événements ont mis les Indiens britanniques à une dure épreuve où ils s’élevèrent, à mon avis, à la hauteur des circonstances. La bataille continue et on n’y voit point de terme. Cependant quelques-uns le perçoivent avec plus de netteté : la résistance passive doit et peut réussir là où la force brutale ne peut qu’échouer. La prolongation de cette lutte, nous le savons, est due à notre faiblesse. D’où la certitude, dans la pensée du gouvernement, que nous serons incapables d’endurer cette épreuve continue.

Je suis venu à Londres en compagnie d’un ami afin de prendre contact avec les autorités impériales. Nous voulons leur exposer la situation et chercher avec elles le moyen de remédier à l’état des choses. Les résistants passifs restent spurs de l’inutilité de venir en solliciteurs auprès du gouvernment. Mais la députation est partie sur la demande des membres les plus faibles de la communauté : elle représente donc plutôt leur faiblesse que leur force. Pourtant, après avoir observé les choses, ici, à Londres, il me semble que si l’on organisait un concours pour un Essai sur l’éthique et l'efficacité de la résistance passive, cet Essai ferait connaître le mouvement et obligerait le peuple à réfléchir au problème.

Un ami a soulevé la question de moralité au sujet de ce concours. Il pense que pareil dessein contredirait l’esprit véritable de la résistance passive en paraissant avoir pour but d’acheter l’opinion.

Puis-je vous prier de m’honorer d’une lettre où vous diriez votre pensée quant à ce problème de la moralité ? Est-ce mal agir que de solliciter des aides ? Je vous demanderai aussi de me donner les noms de ceux auxquels je devrai m’adresser spécialement pour qu’ils traitent de cette question.

Une dernière chose pour laquelle je prends la liberté d’abuser de votre temps. Une copie de votre lettre envoyée à un Hindou[3] sur les troubles dans l’Inde m’a été montrée. De toute évidence, elle exprime vos convictions. Mon ami a l’intention de la faire imprimer, à ses frais, de la tirer à vingt mille exemplaires qu’il distribuerait, puis de s’occuper de sa traduction. Mais nous n’avons pu nous procurer l’original et n’avons pas le droit de publier cette lettre sans être sûrs de la précision du text et du fait que vous en êtes bine l’auteur. À tout hasard, j’inclus, dans l’enveloppe, une copie de la copie que je possède. Et je considérerais comme une faveur que vous vouliez bien me répondre là-dessus : la lettre est-elle de vous ? la copie en est-elle exacte ? Acceptez-vous sa publication, sous la forme dont je viens de parler ? Si vous désirez ajouter quoi que ce soit à votre lettre, faites-le, je vous en prie.

À la fin de votre conclusion, vous paraissez vouloir détourner le lecteur de sa croyance en la réincarnation. Peut-être y a-t-il impertinence de ma part à vous dire ce qui suit ? J’ignore si vous avez étudié spécialement la question. La réincarnation ou la transmigration demeurent une croyance très chère à des millions de créatures en Inde, comme en Chine du reste. Il s’agit vraiment là, pour nombre d’Asiatiques, de matière d’expérience et non plus d’acceptation purement théorique. La réincarnation explique, avec l’appui de la raison, bien des mystères de la vie. Elle fut la force consolatrice de beaucoup de résistants passifs durant leur incarcération au Transvaal. Mon but, en vous écrivant ces lignes, est non pas de vous convaincre de la vérité de la doctrine, mais de vous demander s’il vous serait possible d’enlever ce mot de réincarnation ─ notion qui, avec quelques autres, semble, dans votre lettre, empreinte de scepticisme.

Vous avez largement cité Krichna et renvoyé le lecteur à certains passages de son œuvre. Je vous serais reconnaissant de me donner le titre du livre d’où vos citations sont extraites.

Je vous ai importuné avec cette lettre. Ceux qui vous honorent et essaient de vous suivre n’ont pas le droit, je le sais, d’abuser de votre temps et doivent, autant que possible, ne pas vous déranger. Cependant, moi qui suis totalement un étranger pour vous, j’ai pris la liberté de vous adresser ces informations, aussi bien dans l’intérêt de la vérité qu’afin d’avoir votre avis sur certains problèmes. N’avez-vous aps fait de leur solution l’œuvre même de votre vie ?

Avec mes respects, je reste votre obéissant serviteur.

M. K. Gandhi

Tolstoï répondit par retour.

[edit] Tolstoï à Gandhi

Comte Léon Tolstoï
Iassnaïa Poliana
Russie.

J’ai lu avec beauoup de plaisir votre lettre si intéressante que je viens de recevoir. Que Dieu vienne en aide à nos frères, à nos chers collaborateurs du Transvaal. Nous menons, ici, la même lutte que vous, là-bas : celle de la douveur contre la grossièreté, de la mansuétude et de l’amour contre l’orgueil et la violence. Nous voyons, chez nous, ce combat grandir chaque jour et se manifester sous sa forme la plus aiguë, dans les conflits entre la loi religieuse et la loi civile ─ dans les refus du service militaire qui ne cessent de se multiplier.

J’ai écrit cette Lettre à un Hindou et sa traduction me satisfait plainement. One vous communiquera de Moscou le titre du livre sur Krichna.

J’aurais pu ajouter quelques lignes sur la « réincarnation ». Je pense, en effet, que la foi dans la réincarnation ne peut être aussi ferme que la fois dans l’immortalité de l’âme et dans l’amour divin. Cependant, agissez selon votre désir pour ce qui concerne ce passage.

Je serais très heureux de pouvoir collaborer à l’édition que vous projetez. La traduction et la diffusion de ma lettre ne peuvent que m’être agréables.

Il ne peut être question de rémunération pécuniaire lorsqu’il s’agit d’un travail religieux.

Je serais heureux de garder contact avec vous.

Avec mes salutations fraternelles.

Léon Tolstoï

[edit] Gandhi à Tolstoï

[4]

Westminster Place Hotel
4 Victoria Street. S. W.
London.
10 novembre 1909.

Cher Monsieur,

Je vous prie d’agréer mes remerciements de votre lettre recommandée relative à la Lettre à un Hindou et aux problèmes dont je parlais dans la mienne.

J’ai appris que vous êtes souffrant. Aussi, pour vous éviter toute fatigue, me suis-je abstenu d’en accuser réception. L’expression écrite de mes remerciements était une formalité superflue. Mais Aylmer Maude, que j’ai pu rencontrer, m’a dit que vous étiez remis et que

[edit] Tolstoï à Gandhi


  1. Aux éditions Denoël.
  2. Cette lettre n’a point paru dans la traduction allemande de « Tolstoï et l’Orient », recueil de la Correspondance du Maître russe avec les chefs religieux hindous, chinois, japonais et arabes, rassemblée par Paul Birukoff (Zurich-Leipzig, 1925. Épuisé). Je l’ai trouvée, en texte anglais, dans le manuscrit russe conservé par Mademoiselle Olga Birioukova, la fille du grand disciple et ami intime de Tolstoï. Je la traduis donc de l’anglais. (N. d. T.)
  3. La célèbre Lettre à un Hindou fut écrite en 1908 par Tolstoï à C. R. Das, un révolutionnaire, vrai représentant de l’« intelligentsia » hindoue. (N. d. T.)
  4. Cette lettre avit été perdue. Nous lisons, à son sujet, dans Le Courrier de l’Unesco (N° de juillet 1957), sous la signature de M. Alexandre Chifsman, du Musée Tolstoï à Moscou, un article dont nous extrayons le passage suivant : « La lettre approbatrice de Tolstoï ─ (la première de Tolstoï à Gandhi ─ ici, la précédente) arriva à Londres à l’heure où les négociations s’étaient terminées sur un échec. Aussi ce dernier en fut-il extrêment heureux. Il envoya immédiatement une seconde lettre à Iassnaïa Poliana, où il poursuivait la description de la lutte des Indiens du Transvaal contre les autorités locales. Cette deuxième lettre de Gandhi est précisément celle qui fut perdue et récemment retrouvée. Tolstoï, malade, ne répondit pas à cette lettre, bien qu’il eût été intéressé par le livre de Doke sur Gandhi, envoyé envoyé en même temps qu’elle. » (Doke : M. K. Gandhi : An Indian patriot in South Africa. L. 1909.) (N. d. T.)
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