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Le Tempérament nerveux

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Le Tempérament nerveux
written by Alfred Adler, translated by Dr. Roussel
1911, traduction française, 1930. Éléments d’une psychologie individuelle et application à la psychothérapie.



Contents

TOC

Préface de l’auteur

Il ne sera peut-être pas inutile d’avertir les lecteurs que nous ne concevons pas la psychologie individuelle telle que, pour la première fois, elle se trouve exposée dans ce livre, comme étant liée nécessairement à un substratum organique.

Nous cherchons plutôt à montrer que l’évolution psychique de l’homme et les déviations qu’elle subit, c’est-à-dire les névroses et les psychoses, sont déterminées par l’attitude qu’il adopte à l’égard de la logique absolue de la vie sociale. C’est du degré de la déviation, c’est-à-dire de l’inadaptation aux exigences cosmiques et sociales, que dépendent et la nature et le degré des troubles Psychiques. Le nerveux vit et s’épuise pour un monde qui n’est pas le nôtre. L’opposition dans laquelle il se trouve avec la vérité absolue est plus grande que la nôtre.

Cette opposition n’a pas pour cause telle ou telle structure cellulaire du cerveau et n’est pas sous la dépendance de telles ou telles influences humorales : elle est déterminée par un sentiment d’infériorité dont les origines remontent à une enfance difficile et Pénible. Ce sentiment ouvre la vole à toutes sortes d’erreurs qui exercent une influence décisive sur le développement psychique. Nous nions la prédisposition organique à la névrose, mais, tout en la niant, nous croyons avoir fait ressortir, mieux que les autres auteurs, la manière dont l’infériorité organique contribue à la création de certaines attitudes psychiques et le mécanisme par lequel la faiblesse corporelle fait naître le sentiment d’infériorité.

Ainsi que nous l’avons fait dans notre Étude sur l’infériorité des organes 1, nous n’utilisons dans la psychologie individuelle la base empirique que pour établir une norme fictive, destinée à fournir un critère pour l’appréciation des déviations et pour leur comparaison. Aussi bien dans l’étude de l’infériorité organique que dans celle de la psychologie individuelle comparée, la recherche comparée porte sur l’origine du phénomène, y rattache son présent et s’applique, sur la base des données ainsi obtenues, à deviner son orientation future. Grâce à cette manière de procéder, on arrive à voir dans les nécessités qui président au développement en général, et à celui des formations pathologiques en particulier, le résultat d’une lutte pour le maintien de l’équilibre, pour l’aptitude fonctionnelle et pour la domestication qui a lieu entre les différentes parties de l’organisme. Une lutte du même genre a lieu dans le domaine psychique, cette lutte ayant pour point de départ l’idée fictive que l’individu se fait de sa personnalité et dont l’action se manifeste jusque dans l’édification du caractère nerveux et dans la formation de symptômes nerveux. S’il est vrai qu’au point de vue organique « l’individu représente un ensemble unifié dont toutes les parties coopèrent en vue d’un but commun» (Virchow), et s’il est également vrai que les diverses aptitudes et les divers penchants de l’organisme se réunissent pour produire une personnalité unifiée, rationnellement orientée, nous pouvons voir dans chacune des manifestations vitales comme le lien de convergence du passé, du présent et de l’avenir, régis par une idée supérieure, directrice.

C’est en suivant cette méthode que l’auteur de ce livre a acquis la conviction que chaque trait, même le plus infime, de la vie psychique est pénétré d’un dynamisme finaliste. La psychologie individuelle comparée voit dans chaque fait psychique l’empreinte, autant dire le symbole, d’un plan de vie présentant une orientation rigoureusement unique, laquelle apparaît avec une netteté particulière dans la psychologie des névroses et des psychoses.

Alfred ADLER


Le tempérament nerveux

Partie théorique

Introduction

« Omnia ex opinione suspensa sunt ; non ambitio tantum ad illam respicit et luxuria et avaritia. Ad opinionem dolemus. Tam miser est quisque, quam credit. »

SÉNÈQUE, Epist. 78, 13.

L’analyse du tempérament nerveux constitue une partie essentielle de la psychologie des névroses. Comme tous les autres phénomènes psychiques, il ne peut être compris que si l’on se place à un point de vue général, qui est celui de la vie psychique dans son ensemble. Il suffit d’une connaissance même superficielle des névroses, pour saisir ce qu’elles présentent de particulier. Et tous les auteurs qui se sont occupés du problème de la nervosité, se sont arrêtés avec un intérêt particulier sur certains traits de caractère qui les ont frappés par leur netteté saillante. Grande sensibilité, excitabilité, faiblesse irritable, suggestibilité, égoïsme, penchant pour le fantastique, absence du sens du réel ; quelques autres traits d’un ordre moins général, tels que désir de domination, méchanceté, bonté capable des plus grands sacrifices, coquetterie, poltronnerie et timidité, dissipation : voilà ce qu’on voit figurer dans la plupart des observations de malades, et le tableau qui s’en dégage peut être considéré comme l’œuvre collective de tous les auteurs qui se sont occupés de la question. Parmi les auteurs les plus récents, nous devons une mention particulière à M. P. Janet qui, continuant la tradition de la célèbre école française, a publié un certain nombre d’analyses pénétrantes. Ce qu’il dit du « sentiment d’incomplétude » du névrotique s’accorde si bien avec mes propres observations que je ne crois pas exagérer en disant que mes travaux se bornent à développer, à généraliser ce fait capital de la vie psychique du névrotique. D’autre part, les faits que je cite en faveur de l’unité de la personnalité peuvent être considérés comme une acquisition définitive, permettant de résoudre les énigmes de la double personnalité, de la polarité, de l’ambivalence (Bleuler).

Par quelque côté qu’on aborde l’analyse des états morbides psychogènes, on ne tarde pas à se trouver en présence du phénomène suivant : tout le tableau de la névrose, ainsi que tous ses symptômes, apparaissent comme influencés par un but final, voire comme des projections de ce but. Aussi peut-on attribuer à ce but final la valeur d’une cause formative, celle d’un principe d’orientation, d’arrangement, de coordination. Essayez de comprendre le « sens » et la direction des phénomènes morbides, sans tenir compte de ce but final, et vous vous trouverez aussitôt en présence d’une multitude chaotique de tendances, d’impulsions, de faiblesses et d’anomalies, faite pour décourager les uns et pour susciter chez les autres le désir téméraire de percer coûte que coûte les ténèbres, au risque d’en revenir les mains vides ou avec un butin illusoire. Si, au contraire, on admet l’hypothèse du but final ou d’une finalité causale (W. Stern), cachée derrière les phénomènes, on voit aussitôt les ténèbres se dissiper et nous lisons dans l’âme du malade comme dans un livre ouvert.

Pierre Janet n’était certainement pas très éloigné de cette manière de voir, lorsqu’il écrivait ses pages classiques sur l’État mental des hystériques (1894) ; mais il ne jugea pas utile de se lancer dans des descriptions détaillées. « Je n’ai décrit jusqu’ici, dit-il, que des traits de caractère généraux et simples qui, par leurs associations et sous l’influence de conditions extérieures, sont susceptibles de provoquer toutes sortes d’attitudes et d’actions singulières. Je ne crois pas opportun d’en donner une description plus détaillée qui ressemblerait plutôt à un roman de mœurs qu’à un travail clinique. » Grâce à cette attitude, dont il ne s’est jamais départi depuis, M. Janet, tout en entrevoyant le lien qui rattache la psychologie des névroses à la philosophie morale, s’est interdit pour toujours le chemin de la synthèse.

Joseph Breuer, qui connaissait à fond la philosophie allemande, « a aperçu le caillou scintillant qui se trouvait sur le chemin ». Il attira l’attention sur la « signification » des symptômes et se mit en devoir de se renseigner sur l’origine et le but de ceux-ci auprès de la seule personne qui fût à même de répondre, c’est-à-dire auprès du malade. Cet auteur a ainsi créé une méthode d’explication historique et génétique des phénomènes de la psychologie individuelle, en la faisant reposer sur l’hypothèse d’une détermination des phénomènes psychiques. Je ne m’étendrai ni sur cette méthode ni sur les développements et les perfectionnements que lui a fait subir S. Freud, ni sur les innombrables problèmes qu’elle a fait naître, ni enfin sur les essais de solution de ces problèmes, ébauchés, abandonnés et repris de nouveau : tout cela fait partie de l’histoire de nos jours et a soulevé autant d’approbation que d’opposition. Je me permettrai seulement, sans aucun parti-pris de critique ni de contradiction, mais désireux uniquement de faire ressortir mon propre point de vue, de relever dans l’œuvre féconde et précieuse de Freud trois conceptions fondamentales que je considère comme erronées, parce qu’elles menacent, à mon avis, de barrer la route à la compréhension exacte des névroses. La première de ces conceptions est celle qui voit dans la libido la source et la cause effective des manifestations de la névrose. La névrose nous montre, en effet, avec une netteté infiniment plus grande que l’attitude psychique normale, l’existence d’une finalité névrotique, déterminant, dirigeant et orientant le sentiment du plaisir, sa tonalité et sa force ; elle nous révèle que le névrosé ne poursuit la recherche du plaisir que par la partie pour ainsi dire saine de sa constitution psychique, tandis que la partie névrotique de celle-ci poursuit des buts « supérieurs ». Mais si on traduit le mot « libido » par la notion très générale et très vague qu’implique le mot « amour », on peut, en maniant habilement ces deux mots et en leur donnant une extension suffisante, réussir, sinon à expliquer, à décrire par une sorte de circonlocution, tout le devenir cosmique comme étant de nature libidinale. On a ainsi l’impression que toutes les tendances et toutes les impulsions humaines regorgent de « libido », alors qu’en réalité on n’y retrouve que ce qu’on y avait mis au préalable. Les dernières interprétations laissent l’impression que la théorie freudienne de la libido se rapproche rapidement de notre point de vue à nous, fondé sur le sentiment de dépendance par rapport à la collectivité et sur la recherche d’un idéal personnel. Si cette impression est exacte, nous pouvons saluer l’évolution en question comme bienfaisante, parce que susceptible de faciliter la compréhension des faits qui nous intéressent.

Nous avons trouvé que le but final de toute névrose consistait dans une exaltation du sentiment de la personnalité, dont la modalité la plus simple nous est donnée par l’affirmation exagérée de la virilité. La formule : « Je veux être un homme complet », constitue la fiction directrice, ce qu’Avenarius appelait l’ « aperception fondamentale », de toute névrose, pour laquelle elle prétend représenter une valeur réelle dans une mesure beaucoup plus grande que pour l’état psychique normal. La libido, l’impulsion sexuelle, les penchants pervers, quelle que soit leur provenance, sont subordonnés à la même idée directrice. La « volonté de puissance » et la « volonté de paraître », de Nietzsche, expriment au fond la même chose que notre conception qui se rapproche, d’autre part, de celle de Féré et de quelques auteurs plus anciens, d’après lesquels le sentiment du plaisir serait l’expression d’un sentiment de puissance, tandis que le sentiment de déplaisir découlerait d’un sentiment d’impuissance.

La deuxième conception freudienne que je considère également comme erronée est celle de l’étiologie sexuelle des névroses, conception dont Pierre Janet (loc. cit.) s’était déjà singulièrement rapproché, qu’il avait pour ainsi dire frôlée, en se posant à lui-même cette question : « La sensation sexuelle ne serait-elle pas le centre autour duquel s’édifieraient toutes les autres synthèses psychologiques? » C’est l’emploi équivoque de l’image sexuelle qui donne l’illusion de l’identité à un grand nombre de personnes, et plus particulièrement aux névrosés. Chez des mystiques comme Bader ces images trompeuses se rencontrent assez souvent, et la langue elle-même, avec sa tendance à l’expression imagée, est quelquefois de nature à induire en erreur le chercheur inoffensif. Mais le psychologue ne doit pas se laisser prendre à ces apparences. Le contenu sexuel des phénomènes névrotiques a sa principale source dans l’opposition abstraite « viril-féminin » et constitue une forme modifiée de la protestation virile. Dans l’imagination et dans la vie du névrosé, le penchant sexuel a la virilité pour but final ; on peut même dire qu’il s’agit là d’une véritable obsession. Tout le tableau de la névrose sexuelle n’est au fond pas autre chose qu’un symbole ; il reflète pour ainsi dire la distance qui sépare le patient de son but final fictif, représenté par la virilité, et exprime les moyens par lesquels il cherche à vaincre cette distance ou à la rendre permanente 1. Il est étonnant qu’un aussi fin connaisseur du contenu symbolique de la vie que Freud ne se soit pas rendu compte de ce qu’il y avait de symbolique dans l’aperception sexuelle, n’ait pas entrevu dans les images sexuelles un simple jargon, une simple manière de s’exprimer.

Cette attitude de Freud s’explique toutefois, si l’on tient compte de ce que nous considérons comme sa troisième erreur, à savoir de son hypothèse d’après laquelle le névrosé subirait la contrainte de désirs infantiles, principalement du désir incestueux, qui surnagerait chaque nuit (théorie des rêves), et souvent aussi dans la vie éveillée, en présence de certaines circonstances. En réalité, les désirs infantiles subissent déjà eux-mêmes la contrainte du but final, portent le plus souvent eux-mêmes l’empreinte d’une idée directrice, insérée pour ainsi dire dans la constitution psychique, et se prêtent fort bien, pour des raisons d’économie de la pensée, à des usages symboliques. Une jeune fille malade qui, dominée par un sentiment d’insécurité particulière, avait cherché pendant toute son enfance un appui auprès de son père, en s’efforçant de détourner sur elle, au détriment de sa mère, toute son affection, peut, à l’occasion, concevoir cette constellation psychique sous la forme d’un penchant incestueux, comme si elle avait voulu devenir la femme de son père. Mais le but final de son état est déjà donné et manifeste son action : son sentiment d’insécurité ne disparaît que lorsqu’elle se trouve auprès de son père. Son intelligence psycho-motrice qui se développe, sa mémoire inconsciente, lui dictent, toutes les fois qu’elle éprouve un sentiment d’insécurité, la même attitude, qui consiste à se réfugier auprès du père, comme si elle était sa femme. C’est auprès du père qu’elle retrouve-ce sentiment de personnalité qui constitue son but final et qu’elle a emprunté à l’idéal de virilité de son enfance. Bref, c’est auprès du père qu’elle trouve une compensation suffisante à son sentiment d’infériorité. Et elle se comporte d’une façon tout à fait symbolique, lorsqu’elle recule devant l’éventualité de fiançailles ou d’un mariage, pour autant que cette éventualité lui fait entrevoir une nouvelle atteinte à son sentiment de personnalité, des difficultés plus grandes que celles qu’elle trouve auprès du père. Aussi se dresse-t-elle de toutes ses forces contre l’attrait du mariage et continue à chercher sa sécurité là où elle l’avait toujours trouvée : auprès du père. Elle use d’un artifice, elle a recours à une fiction en apparence absurde, mais qui ne lui en permet pas moins d’atteindre sûrement le but auquel elle aspire et qui consiste à se soustraire au sort de la femme mariée.

Plus son sentiment d’insécurité est grand, plus elle s’accroche à sa fiction, jusqu’à la prendre parfois pour une réalité ; et comme la pensée humaine est très encline à l’abstraction symbolique, elle réussit parfois (et l’analyste y réussit toujours, bien que non sans peine) à traduire par l’image symbolique de l’impulsion incestueuse la tendance de la jeune fille névrosée à s’entourer d’une atmosphère de sécurité, à s’assurer une supériorité dans le genre de celle qu’elle trouve auprès du père. Freud a vu dans ce processus finaliste l’effet d’une reviviscence des désirs infantiles ; et il ne pouvait en être autrement, dé& l’instant où il a attribué à ces désirs le rôle d’une force motrice. Ce travail infantile, cette application étendue de constructions de renforcement auxiliaires que représentent, à notre avis, les fictions des névrotiques, cette forte tendance à l’abstraction et à la symbolisation, ne sont qu’autant de moyens, que nous n’hésitons pas à qualifier de rationnels, dont se sert le névrotique en quête de sécurité ; moyens à l’aide desquels il cherche à exalter le sentiment de sa personnalité, à affirmer sa virilité. La névrose nous fait assister à l’exécution de projets erronés, et il est possible de faire remonter toute action à des expériences infantiles. Mais il en résulte qu’au point de vue de la « régression » freudienne, le psychopathe ne diffère en rien de l’homme sain. Le psychopathe n’est tel que parce qu’il a bâti sur des erreurs trop profondes, qu’il a accordé à ces erreurs une part trop grande dans sa vie ultérieure, ce qui lui a fait adopter à l’égard du monde et des choses une attitude mauvaise et fausse. La « régression » comme telle est un fait normal qui forme la base de notre activité et de notre pensée.

Les remarques critiques qui précèdent font déjà entrevoir la réponse que comportent les questions qui peuvent se poser à propos des névroses : comment les phénomènes névrotiques se produisent-ils? pourquoi le patient aspire-t-il à être un homme et cherche-t-il sans cesse à produire des preuves de sa supériorité ? d’où lui vient le besoin intense d’exalter son sentiment de personnalité? pourquoi a-t-il recours à tels ou tels procédés et use-t-il de tant d’efforts pour assurer sa sécurité ? Tous les faits s’expliquent, à notre avis, le plus simplement du monde : ce qui fournit le point de départ à l’évolution d’une névrose, c’est le sentiment menaçant d’insécurité et d’infériorité, sentiment qui engendre le désir irrésistible de trouver un but susceptible de rendre la vie supportable, en lui assurant une direction, source de calme et de sécurité. Ce qui, à notre avis, constitue l’essence de la névrose,, c’est l’utilisation incessante et exagérée des moyens psychiques dont dispose le sujet. Parmi ces moyens psychiques, les principaux consistent en constructions auxiliaires, conventionnelles, fournies par la pensée, la volonté, l’action.

Il est évident qu’une organisation psychique qui se trouve dans un pareil état de tension, qu’un sujet qui cherche avec tant d’intensité à exalter la valeur de sa personnalité, ne se laisseront pas facilement plier au cadre et aux exigences de la vie sociale, et cela indépendamment même de tels ou tels symptômes nerveux, en apparence banals et univoques. Le nerveux est tellement obsédé et dominé pas la conscience de son point faible que, sans même s’en douter, il utilise toutes us forces pour édifier la superstructure idéale et imaginaire dont il attend aide et protection. Et à mesure qu’il se livre à ce travail, sa sensibilité s’aiguise et s’affine, il apprend à saisir des rapports qui échappent à d’autres, il exagère ses mesures de précaution, il prend l’habitude, avant même de commencer un acte ou de subir une infortune, d’en entrevoir toutes les conséquences possibles, il s’astreint à voir plus loin que les autres, à entendre ce qui échappe aux oreilles des autres, il devient mesquin, insatiable, économe à l’excès, cherche à reculer loin dans l’espace et dans le temps les limites de son influence et de sa puissance, et tout cela lui fait perdre l’objectivité, l’impassibilité et la tranquillité d’esprit que seules procurent la santé psychique et l’activité normale. Il devient de plus en plus méfiant envers lui-même et envers les autres, ses sentiments envieux, sa méchanceté, ses penchants agressifs et cruels prennent le dessus, car c’est en donnant libre cours à tous ces mauvais sentiments et penchants qu’il croit pouvoir s’assurer une certaine supériorité à l’égard de son entourage. Ou, encore, il cherche à enchaîner, à conquérir les autres, en affectant une obéissance exagérée, en simulant une soumission et une humilité qui dégénèrent souvent en un véritable masochisme. Mais les deux ordres de manifestations, aussi bien celles qui proviennent d’une activité exaltée que celles qui ont pour source une passivité affectée, constituent de simples artifices qui lui sont imposés par son but fictif : par sa volonté de puissance, par son désir d’être «au-dessus » des autres, d’affirmer sa virilité.

Kretschmer a décrit récemment, sous le nom de « formes schizothymiques », des tableaux qui ressemblent en tous points à ceux que j’ai observés moi-même, et il a même eu l’obligeance de noter dans un passage que ces types ont été décrits par d’autres comme des manifestations du caractère « nerveux ». Ceux qui sont au courant de mes travaux sur l’infériorité d’organes reconnaîtront sans peine dans les types schizothymiques de Kretschmer des manifestations d’ordre névrotique. Pour ce qui est de ses autres constatations, et notamment de celles d’ordre physiognomonique, nous ne pouvons que nous en réjouir. Si ces constatations se confirment, nous serons en possession d’un moyen qui nous permettra de diagnostiquer une infériorité d’organes congénitale par la simple inspection du visage du patient. Mais le pessimisme Kraepelinien, auquel Kretschmer a succombé comme tous les psychiatres contemporains, empêche notre auteur d’admettre l’éducabilité des sujets affectés d’infériorité organique.

Nous voilà en présence des phénomènes psychiques dont l’analyse constitue l’objet de cet ouvrage : de ceux notamment dont l’ensemble forme ce que nous appelons le caractère névrotique. On aurait tort de chercher chez le nerveux des traits de caractère nouveaux, qui n’existent pas chez l’homme normal. Mais le caractère névrotique est de ceux qui nous frappent et nous impressionnent du premier coup, bien que dans certains cas il ne devienne compréhensible au médecin et au malade qu’à la suite d’une longue analyse. Il est continuellement « sensibilisé », toujours sur ses gardes comme une sentinelle avancée, sans cesse en contact avec le milieu et se projetant dans l’avenir. Il faut avoir une notion bien exacte de ces dispositifs psychiques, qu’on peut comparer à des antennes sensibles, si l’on veut comprendre la signification que présente la lutte dans laquelle se trouve engagé le nerveux : lutte pour la réalisation de sa tâche, avec toutes les impulsions exagérément agressives, avec toute l’inquiétude et toute l’impatience qu’elle comporte. C’est que les antennes en question, qui restent constamment en contact avec tout ce qui se produit dans le milieu, renseignent le malade sur les avantages et les préjudices qui l’attendent dans la poursuite de son but. Les antennes lui servent à mesurer et à comparer et, tenant constamment son attention en éveil, déclenchent en lui toutes sortes de sentiments : crainte, espoir, doute, répulsion, haine, amour, attente. C’est grâce à elles que son âme se trouve protégée contre les surprises et préservée d’un abaissement du sentiment de personnalité. Elles constituent pour ainsi dire le réservoir de toutes les expériences externes et internes, elles gardent les traces et les empreintes de tous les événements terribles et consolants, et c’est par leur intermédiaire que le malade transforme le souvenir de ces événements en aptitudes et en expédients psychiques, en autant d’impératifs catégoriques de second ordre qui, au lieu de chercher à s’affirmer comme tels, servent, en dernière analyse, à élever la personnalité, à introduire dans l’inquiétude et l’insécurité de la vie quelques lignes de direction et d’orientation : le droit et le gauche, le dessus et le dessous, le juste et l’injuste. Ces traits de caractère se retrouvent déjà, avec toutes leurs exagérations, dans les dispositions de l’âme infantile, en y engendrant le dépit, des singularités, toutes sortes de travers. Ces traits ressortent avec plus de netteté encore, lorsque le sujet ayant subi une forte humiliation ou, s’étant heurté, dans l’affirmation de sa virilité, à une forte opposition, accuse davantage son aspiration à la sécurité et a recours à des symptômes comme à un artifice particulièrement efficace. Ils sont formés d’après un certain nombre de modèles et d’exemples et sont destinés à adapter à chaque nouvelle situation la lutte pour la personnalité et à assurer à cette lutte une heureuse issue. C’est à ces traits de caractère que le sujet est redevable de l’exaltation de sa vie affective et de l’abaissement du seuil de son excitabilité par rapport à l’homme normal.

Sans doute, le caractère névrotique est fait, tout comme le caractère normal, de matériaux préexistants, d’impulsions psychiques et d’expériences fournies par le fonctionnement des organes. Mais tous ces matériaux psychiques, qui se rattachent au monde extérieur, ne revêtent un caractère névrotique que lorsque le sujet se trouve obligé de prendre une décision : sous l’influence d’une nécessité interne, l’aspiration à la sécurité devient très prononcée, ce qui a pour effet de mobiliser les traits de caractère et de les rendre plus efficaces ; en même temps, l’action du but final proposé à la vie devient, pour ainsi dire, plus dogmatique, et il se produit un renforce ment des lignes d’orientation secondaires, en rapport avec les traits de caractère. Alors commence une sorte de substantialisation du caractère ; en se transformant de moyen en fin, il acquiert un grand degré d’autonomie, et il subit une sorte de sanctification qui lui confère une valeur immuable, éternelle. Le caractère névrotique est, en effet, incapable de s’adapter à la réalité, puisqu’il travaille en vue d’un idéal irréalisable ; il est à la fois un produit et un moyen au service d’une âme remplie de méfiance, se tenant sur ses gardes et qui ne songe qu’à renforcer sa ligne d’orientation, afin de se débarrasser d’un sentiment d’infériorité qui l’obsède et la tourmente.

Ces tentatives, en raison de leurs contradictions internes, en raison de leur opposition avec la vérité, se brisent nécessairement contre les barrières que leur opposent la civilisation et les droits d’autrui. On peut comparer les traits de caractère, surtout les traits de caractère des sujets névrotiques, à l’attitude que l’homme adopte lorsqu’il veut accomplir une agression ou à la mimique en tant que forme d’expression et moyen de communication ; ils sont des formes d’expression et des moyens psychiques dont le sujet se sert pour s’orienter dans la vie, pour adopter une attitude, pour trouver, au milieu du flux universel des choses, un point fixe auquel il puisse s’accrocher pour atteindre son but final, lequel consiste à retrouver le sentiment de sa valeur, ou tout au moins à ne pas succomber. C’est ainsi que le caractère névrotique se révèle à nous comme étant au service d’un but fictif, comme suspendu pour ainsi dire à ce but. Il n’est pas le produit logique, naturel de forces originelles, d’ordre biologique ou constitutionnel ; sa direction et ses tendances lui sont imposées par une superstructure psychique compensatrice et par sa ligne d’orientation schématique. Il se réveille sous le fouet de l’insécurité, sa tendance à se personnifier découle de sa recherche de la sécurité. Étant donné le but final que poursuit le caractère névrotique, il est obligé, à un moment donné, de se laisser absorber par le courant principal de la virilité ; et c’est ainsi que chacun des traits du caractère névrotique nous révèle par sa direction qu’il est pour ainsi dire imprégné de revendications viriles qui cherchent à l’utiliser, pour éliminer de la vie tout élément, toute cause d’humiliation durable.

Dans la partie de ce livre consacrée à la pratique, nous décrirons, en analysant une série d’exemples, certaines constellations psychopathologiques particulières que provoque le schéma névrotique, constellations qui résultent d’une certaine manière de concevoir et d’interpréter les expériences internes, d’une technique névrotique de la vie.

I. Origine et développement du sentiment d’infériorité. - Ses conséquences

Les données établies par la « théorie de l’infériorité d’organes » portent sur les causes, sur la manière de se comporter, sur l’aspect extérieur et sur les changements du mode de fonctionnement des organes dits inférieurs. Ces données m’ont conduit à envisager la possibilité d’une compensation de la part du système nerveux central et m’ont inspiré certaines considérations sur la psychogenèse. Je me suis trouvé en présence d’une étonnante corrélation entre l’infériorité des organes et la sur-compensation psychique, ce qui m’a permis de formuler cette proposition fondamentale : le sentiment d’infériorité que tels ou tels organes inspirent à l’individu devient un facteur permanent de son développement psychique. Au point de vue physiologique, ce développement comporte un renforcement quantitatif et qualitatif des trajets nerveux ; et lorsque ces trajets présentent à leur tour une infériorité originelle, leurs particularités tectoniques et fonctionnelles trouvent leur expression dans le tableau d’ensemble. Quant au côté psychique de cette compensation et surcompensation, il ne peut être mis en lumière qu’à la faveur d’une analyse et de considérations psychologiques.

Ayant longuement insisté, dans mes travaux antérieurs, sur l’importance que présente l’infériorité des organes, en tant que facteur étiologique des névroses 1, je puis me borner ici à relever quelques points qui sont de nature à rendre encore plus évidents les rapports existant entre l’infériorité des organes et la compensation psychique et peuvent de ce fait nous être d’un secours précieux pour la compréhension du caractère névropathique. Je dirai d’une façon générale que la description de l’infériorité d’organes, telle que j’ai cru devoir l’esquisser, porte sur les points suivants . « l’état inachevé des organes dits inférieurs ; leur arrêt de développement, d’une constatation souvent facile ; leur insuffisance histologique et fonctionnelle ; leur refus de fonctionnement à la période post-foetale ». Ma description porte d’autre part : sur l’accentuation de leur tendance à la croissance, sous l’influence de processus de compensation et de corrélation ; sur leur fréquente exaltation fonctionnelle et sur le caractère fœtal des organes et systèmes d’organes dits inférieurs. Il est facile de montrer dans chaque cas, soit par l’observation d’enfants, soit par l’anamnèse de sujets adultes, que la possession d’organes d’une valeur inférieure affecte la vie psychique du sujet, en le diminuant à ses propres yeux et en augmentant son sentiment d’insécurité. Mais c’est précisément de ce sentiment de diminution et d’insécurité que naît la lutte pour l’affirmation de la personnalité, lutte qui affecte souvent des formes beaucoup plus violentes que celles auxquelles nous pourrions nous attendre. À mesure que la force d’action de l’organe inférieur compensé subit une augmentation quantitative et qualitative, l’enfant prédisposé à la névrose puise dans son sentiment d’infériorité, en vertu d’une sorte d’intuition psychique, des moyens souvent étonnants d’exalter le sentiment de sa valeur : parmi ces moyens, les manifestations psycho- et névropathiques occupent la première place.

Des idées sur l’infériorité congénitale, sur la prédisposition et sur la faiblesse constitutionnelle se trouvent déjà exprimées dans les plus anciens ouvrages de médecine scientifique. Si nous ne jugeons pas utile de mentionner ici un grand nombre de contributions respectables, de travaux qui ont introduit des points de vue nouveaux et d’une importance incontestable, c’est uniquement parce que tout en affirmant l’existence de rapports entre les états morbides organiques et les maladies psychiques, ces contributions et travaux ne nous offrent aucune explication des rapports en question, à moins qu’on veuille considérer comme une explication la notion vague ou, tout au moins, très générale de dégénérescence qu’ils mettent à la base de ces rapports. La doctrine de l’habitus asthénique de Stiller va déjà beaucoup plus loin et essaie d’établir des rapports étiologiques. Dans sa théorie de la compensation,Anton s’occupe d’une façon un peu trop exclusive des systèmes de corrélation existant au sein du système nerveux central ; il convient de reconnaître cependant que lui et son ingénieux élève Otto Gross ont fait des tentatives tout à fait louables de rendre certains états psychiques plus compréhensibles à l’aide de leur théorie. La bradytrophie de Bouchard, la diathèse exsudative que Ponfick, Escherich, Czerny, Moro et Strümpell ont décrite et interprétée comme une prédisposition morbide, l’arthritisme infantile de Comby, la diathèse angionévrotique de Kreibich, le lymphatisme de Heubner, l’état thymico-lymphatique de Paltauf, la spasmophilie d’Escherich et la vagotonie de Hess-Eppinger sont autant d’heureuses tentatives qui ont été faites au cours de ces dernières décades en vue de rattacher certains états morbides à des infériorités congénitales. Ce qui est commun à toutes ces tentatives, c’est l’accent qu’elles mettent sur l’hérédité et sur les caractères infantiles. Bien que les partisans de ces différentes théories reconnaissent eux-mêmes que les prédispositions qu’ils ont décrites sont assez mal délimitées, on n’en a pas moins l’impression qu’il s’agit là de types saillants qui se laisseront ranger un jour dans un seul grand groupe, celui des « variantes en moins ». Nous devons, d’autre part, des données extrêmement précieuses, concernant l’infériorité et la prédisposition morbide congénitales, aux recherches sur les glandes à sécrétion interne et sur leurs déviations morphologiques ou fonctionnelles : glande thyroïde, glandes parathyroïdes, testicules, système chromaffine, hypophyse. Ces recherches ont fourni des points de vue nouveaux rendant plus facile un aperçu du tableau d’ensemble et elles ont fait ressortir avec beaucoup plus de netteté le rôle de la compensation et de la corrélation dans l’économie de l’organisme.

Parmi les auteurs qui, sans attribuer aux infériorités d’organes un rôle de primum movens, n’en ont pas moins assis leur conception sur la coopération de plusieurs infériorités et sur leurs actions réciproques, il faut citer en premier lieu Martius. J’ai moi-même, dans mon travail sur l’Infériorité des organes (1907), insisté plus particulièrement sur la coordination de plusieurs infériorités simultanées. C’est un fait dont on ne saurait exagérer l’importance, que lorsqu’un sujet possède plusieurs organes en état d’infériorité, il existe entre eux une sorte d’ « alliance secrète ». Bartel, de son côté, a donné à sa théorie de l’état thymicolymphatique, que je considère comme une acquisition scientifique d’une portée considérable, une extension telle que ses limites ont depuis longtemps empiété sur les systèmes d’autres auteurs. Suivant une voie tout à fait indépendante, et s’appuyant sur des données pathologiques complètement inédites, Kyrle est arrivé aux mêmes résultats que moi lorsque, fort de mes propres observations, j’ai déclaré que la coordination entre des infériorités de l’appareil sexuel et celles d’autres organes, bien que souvent peu prononcée, n’en est pas moins tellement fréquente qu’il est permis d’affirmer qu’ « il n’existe pas d’infériorité d’un organe quelconque sans une infériorité concomitante de l’appareil sexuel ».

Je dois encore, en vue de considérations ultérieures, mentionner la manière de voir de Freud qui insiste sur l’importance qu’une « constitution sexuelle » présente pour les psychoses et pour les névroses, en entendant par « constitution sexuelle » les rapports, quantitatifs et qualitatifs, qui existent entre les différentes pulsions partiellement sexuelles. Cette manière de voir correspond seulement à l’un des postulats de sa conception générale. D’après Freud, en effet, une névrose résulterait de la formation de pulsions perverses et de leur « refoulement manqué » dans l’inconscient ; il voit même dans les deux facteurs le primum movens de toute l’activité psychique du névrosé. Nous espérons cependant pouvoir montrer que la perversion 1, pour autant qu’elle se manifeste dans la psychose et dans la névrose, est le produit, non d’une impulsion innée, mais d’un but final fictif, et que le refoulement n’est qu’un résultat secondaire qui se manifeste sous la pression du sentiment de personnalité. Mais l’aspect biologique d’une attitude sexuelle anormale, la sensibilité plus ou moins grande, l’augmentation ou la diminution de l’activité réflexe, la valeur fonctionnelle, la superstructure psychique compensatrice, tout cela se laisse ramener directement, ainsi que je l’ai montré dans ma Studie, à une infériorité congénitale de l’appareil sexuel.

Sur la nature de la prédisposition morbide créée par l’infériorité d’organes, tous les auteurs sont d’accord. La seule différence qui existe entre ma manière de voir et celle des autres consiste en ce que je considère comme une certitude le rétablissement de l’équilibre à la faveur de la compensation. « A partir du moment où l’individu se sépare de l’organisme maternel, ses organes et systèmes d’organes inférieurs entrent en lutte avec le monde extérieur, lutte fatale et beaucoup plus violente que celle qu’ont à soutenir des organes normaux. Le nombre des victimes qui succombent à cette lutte est infiniment plus grand que celui causé par tous les autres accidents et malheurs de la vie. Et, cependant, le caractère fatal des infériorités leur confère une grande puissance de compensation et de sur-compensation, augmente leur faculté d’adaptation à des résistances ordinaires et extraordinaires et favorise la formation de formes et de fonctions nouvelles et supérieures. C’est ainsi que les organes inférieurs offrent une mine inépuisable de matériaux que l’organisme élabore, élimine, améliore, pour les adapter à ses nouvelles conditions d’existence. Lorsqu’ils réussissent à acquérir une valeur plus grande, c’est à la suite d’un dressage complet, c’est grâce à la variabilité que présentent souvent les organes inférieurs et à leur plus grande force de croissance, grâce aussi au développement plus intense que l’attention et la concentration intérieures impriment au complexe neuro-psychique correspondant à ces organes. »

L’influence préjudiciable de l’infériorité constitutionnelle s’exprime par les affections et les prédispositions morbides les plus variées. On observe tantôt des états de faiblesse corporelle ou mentale, tantôt une excitation exagérée des trajets nerveux, tantôt de la lourdeur, de la maladresse ou de la précocité. Une foule de défauts infantiles viennent prêter leur appui à la prédisposition morbide et se rattachent à leur tour étroitement, ainsi que je l’ai montré, à l’infériorité fonctionnelle ou organique. Strabisme, anomalies de l’accommodation de l’organe visuel ou photophobies avec leurs conséquences 1, surdimutité, bégaiement et autres troubles de la parole, diminution de l’ouïe, inconvénients organiques et psychiques résultant de la présence de végétations adénoïdes, aprosexie prononcée, affections fréquentes des organes des sens, des voies respiratoires et digestives, laideur prononcée et malformations, signes de dégénérescence périphériques et naevi qui trahissent des infériorités plus profondes (Adler, Schmidt), gaucherie, hydrocéphalie, rachitisme, anomalies squelettiques telles que la scoliose, le dos rond, le genu valgum ou varum, le pes varus ou valgus, incontinence persistante de matières fécales et d’urine, malformations des organes génitaux, conséquences de l’étroitesse des artères (Virchow), et les innombrables conséquences de l’infériorité de glandes à sécrétion interne, telles qu’elles ont été décrites par Wagner-Jauregg, Pineles,Frankl-Hochwart, Chvostek, Bartel, Escherich et autres : telles sont quelques-unes des innombrables anomalies, aux combinaisons et aux associations aussi multiples que variées, qui ont fait entrevoir au médecin toute la portée et toute la fécondité de la notion d’infériorité d’organes et les inappréciables services qu’elle est susceptible de rendre pour 1’explication d’un grand nombre de phénomènes morbides. Ce sont naturellement les pédiatres et les pathologistes qui ont les premiers aperçu ces rapports. Mais pour la neurologie et la psychiatrie, la notion de « dégénérescence » a également acquis une importance qui n’a cessé d’aller en augmentant : à partir de la doctrine de Morel sur les signes de dégénérescence, son évolution a suivi la ligne qui s’étend jusqu’à la conception qui voit dans les infériorités constitutionnelles la base des affections nerveuses.

Jetons seulement un coup d’œil sur le travail statistique de Thiemich-Birk et sur les communications de Potpeschnigg (citées par Gött) se rapportant à des enfants qui, à l’âge de 1 à 2 ans, ont été traités pour des convulsions tétanoïdes. Très peu de ces enfants ont recouvré la santé parfaite. La plupart ont présenté ultérieurement des signes non équivoques d’infériorité somatique et mentale, des stigmates psychopathiques et névropathies : infantilisme, strabisme, diminution de l’ouïe, troubles de la parole, imbécillité, défauts de prononciation, frayeurs nocturnes, somnambulisme, incontinence d’urine, exagération de réflexes, tics, crises de colère, oublis, timidité, manie du mensonge pathologique, fugues impulsives. Gött et d’autres sont également arrivés à la conclusion que les enfants spasmophiles sont fortement prédisposés à de graves états neuro- et psychopathiques. Czerny et d’autres ont relevé la même prédisposition chez les enfants atteints d’affections gastro-intestinales. Bartel a observé chez un grand nombre de suicidés un état thymico-lymphatique très prononcé, et notamment une hypoplasie des organes sexuels. Certains auteurs, Netolitzky et moi-même entre autres, ont relevé des infériorités somatiques chez de jeunes suicidés. Frankl-Hochwart a décrit des états d’exaltation, d’excitation, d’obnubilation hallucinatoire au cours de la tétanie. Des auteurs français (cités par Pfaundler) rattachent à l’habitus pâteux, torpide des enfants les attributs suivants : aversion pour l’entourage, paresse, somnolence, distraction, obtusion, calme flegmatique ; quant à l’habitus éréthique, il serait caractérisé, toujours d’après les mêmes auteurs français, par de l’inquiétude, de la vivacité, de l’excitabilité, de la précocité, des variations d’humeur, de l’affectivité, par un tempérament intraitable, par des bizarreries et des dons unilatéraux (dégénérés supérieurs). Pfaundler insiste sur l’état d’agitation et sur les tortures psychiques que des éruptions cutanées, des coliques, des troubles du sommeil et des anomalies fonctionnelles infligent aux enfants. Czerny, qui a attiré l’attention sur les rapports existant entre les affections intestinales et les névroses des enfants, insiste plus particulièrement sur l’importance de la psychothérapie chez des enfants devenus nerveux au cours de maladies constitutionnelles. Hamburger a montré récemment ce que représentait la vanité chez les enfants nerveux, et Stransky a fait connaître les rapports existant entre la myopathie et certaines manifestations psychiques.

Ces quelques données suffisent à donner une idée de l’orientation actuelle des recherches, à montrer qu’elles visent à établir des rapports entre les anomalies psychiques des enfants et leurs infériorités constitutionnelles. La première conception synthétique de ces rapports est celle que j’ai formulée dans ma Studie, dans laquelle j’ai attiré l’attention sur l’intérêt et la sollicitude particuliers dont l’organe inférieur est l’objet. J’ai pu montrer dans ce travail, et dans quelques autres, à quel point l’infériorité d’un organe influe sur la constitution psychique, affectant l’activité et la pensée, se manifestant dans les rêves, s’exprimant dans le choix d’une profession, dans les penchants et les aptitudes artistiques 1. L’existence d’un organe inférieur impose aux trajets nerveux correspondants et à la superstructure psychique un effort qui soit de nature à amener de la part de celle-ci une compensation, dans les cas où une compensation est possible, auquel cas les liens qui rattachent l’organe inférieur au monde extérieur doivent trouver dans la superstructure un renforcement. À l’organe vituel * atteint d’infériorité originelle correspond une vision psychique renforcée, un appareil digestif atteint d’infériorité aura pour corollaire une augmentation de l’activité psychique, en rapport avec tout ce qui concerne ou touche de plus ou moins près à l’alimentation ; et cette augmentation se traduira par la gourmandise, par l’amour du gain et, par l’intermédiaire de l’équivalent représenté par l’argent, se trouveront renforcés l’esprit d’épargne et l’avarice. L’aptitude fonctionnelle du système nerveux central, remplissant l’office d’un agent de compensation, se manifestera par des réflexes qualifiés (Adler), par des réflexes conditionnés (Bickel) par des réactions sensibles et par des sensations renforcées. La structure psychique compensatrice se manifestera, à un degré très prononcé, par les phénomènes psychiques du pressentiment et de l’anticipation mentale et par un renforcement des facteurs actifs de ces phénomènes : mémoire, intention, introspection, Einfühlung 2, attention, sensibilité exagérée, intérêt, bref de toutes les forces psychiques susceptibles d’assurer la sécurité et auxquelles il faut ajouter également la fixation et le renforcement des traits de caractère qui forment dans le chaos de la vie des lignes d’orientation utilisables et diminuent ainsi le sentiment d’insécurité.

L’homme nerveux vient de cette sphère d’insécurité, et il a subi pendant son enfance la pression de son infériorité constitutionnelle, dont il est possible de fournir la preuve dans la plupart des cas. Dans les autres cas, le patient se comporte comme s’il était atteint d’infériorité. Mais toujours et dans tous les cas son vouloir et sa pensée reposent sur une base formée par un sentiment d’infériorité, sentiment relatif, résultant soit de son inadaptation au milieu, soit de ce qu’il n’est pas à la hauteur du but qu’il poursuit. Ce sentiment est toujours le produit d’une comparaison que le patient établit entre lui et d’autres personnes : le père, qui est le membre le plus fort de la famille, parfois la mère, ses frères et sœurs, et éventuellement tous ceux qu’il rencontre sur son chemin.

En y regardant de plus près, on constate que tous les enfants, surtout les moins favorisés par la nature, manifestent une forte tendance à s’analyser. L’enfant atteint d’infériorité constitutionnelle, auquel nous pouvons comparer, au point de vue du développement mental ralenti et de la prédisposition à la névrose, l’enfant laid, l’enfant ayant reçu une éducation trop sévère, l’enfant trop gâté, cherche avec plus d’ardeur qu’un enfant sain à se soustraire aux nombreuses misères de sa vie. Il cherche notamment à reculer dans un avenir aussi éloigné que possible le triste sort dont il se sent menacé. Et, pour parer à l’instabilité des jours, au défaut d’orientation dont souffre sa vie, il a recours à une construction auxiliaire. Il s’analyse d’abord, ce qui lui permet d’établir la somme de ses misères, de se rendre compte à quel point il est incapable, inférieur, humilié, privé de sécurité. C’est son premier point fixe. Pour trouver ensuite une ligne d’orientation, il se donne un autre point fixe : son père ou sa mère qu’il dote de toutes les forces de ce monde. En imposant cette norme à sa pensée et à son activité, en cherchant à s’évader de son insécurité pour s’élever au rang du père tout-puissant, voire pour dépasser le père, il quitte d’un pas hardi et alerte le terrain solide de la réalité et s’enfonce dans les mailles de la fiction.

Sous une forme affaiblie, on peut faire les mêmes constatations, en observant des enfants sains. Ceux-ci veulent également être grands, forts, ils veulent dominer « comme le père » et se conforment à ce but final. Toute leur manière de se comporter, toute leur attitude corporelle et mentale sont à chaque instant inspirées par ce but, et ils cherchent inconsciemment à imiter le père par la mimique, par leurs gestes psychiques. Ceci est vrai des garçons poursuivant un but de « virilité ». Chez les Petites filles il n’en est pas toujours de même : alors la ligne d’orientation virile change de forme, le sujet n’aspirant plus qu’à la puissance, au savoir, à la domination. En dernière analyse, tout vouloir n’est autre chose qu’une recherche de compensation, qu’un effort visant à étouffer le sentiment d’infériorité.

Il convient de mentionner encore une manifestation psychique spéciale qu’on observe chez l’enfant avant et pendant l’établissement de la ligne d’orientation virile. Pour bien comprendre cette manifestation, on doit admettre que, par suite des impossibilités qui s’opposent à la satisfaction immédiate ou suffisamment rapide des impulsions émanant de ses organes, l’enfant se trouve placé, dès les premières heures de sa vie extra-utérine, dans une attitude hostile, combative à l’égard de son milieu. Il en résulte des tensions et des exaltations des aptitudes organiques (c’est la guerre !) que j’ai décrites dans mon travail sur La pulsion d’agression 1. C’est dans les privations temporaires et les sensations de malaise des premières années d’enfance qu’il faut chercher le point de départ, la source d’un certain nombre de traits de caractère, très généraux, qui font de l’enfant un agresseur. Mais l’enfant ne tarde pas à constater que sa faiblesse même et son impuissance, son angoisse et ses nombreuses inaptitudes sont pour lui autant de moyens qui lui permettent de s’assurer l’aide et l’appui de son entourage, d’attirer sur lui leur intérêt. Dans son attitude de négation, de provocation, en se montrant réfractaire à toutes les tentatives d’éducation, il trouve souvent une satisfaction de son besoin de puissance, un moyen de se débarrasser du sentiment pénible de son infériorité ; de même qu’en étalant sa faiblesse et en se montrant soumis, il s’attire les soins de son entourage. Les deux principales variétés du comportement infantile, l’insolence et l’obéissance 2, garantissent à l’enfant un certain degré d’élévation de son sentiment de personnalité et l’aident à se frayer en tâtonnant un chemin qui doit le conduire vers le but final, qui est celui de la virilité ou, disons-le par anticipation, vers un équivalent de ce but. Chez les enfants constitutionnellement inférieurs le sentiment de personnalité, à mesure qu’il s’éveille, subit un refoulement ; l’idée qu’ils se font de leur propre valeur est toujours très modeste, parce que leurs besoins sont également modestes. Qu’on pense aux innombrables restrictions, traitements, douleurs et souffrances qui sont le lot des enfants atteints d’affections intestinales, à la vie efféminée, dorlotée des enfants pâles, malingres, chétifs, atteints d’infériorités de l’appareil respiratoire ; aux innombrables défectuosités enfantines, d’un caractère souvent si humiliant, telles que les démangeaisons, les brûlures, les douleurs qui accompagnent le prurigo et autres exanthèmes ; qu’on pense enfin à la crainte de la contagion qui hante les parents de ces enfants, aux retards que, pour toutes ces causes, subissent l’éducation et l’instruction de ceux-ci, et on ne trouvera pas étonnant de les voir mener une vie isolée, sans camaraderie, sans amitiés, dans beaucoup de cas sans affections familiales. La lourdeur et la gaucherie qui accompagnent le rachitisme, l’adiposité congénitale et les légers degrés d’infériorité mentale sont également préjudiciables au développement du sentiment de personnalité. L’enfant se console souvent en se persuadant qu’il est victime d’une injustice de la part des parents qui, pense-t-il, le considèrent comme un intrus, parce qu’il est né à un moment qu’ils ont jugé défavorable, trop tôt ou trop tard, en tout cas pas dans l’ordre qu’ils auraient souhaité.

L’agressivité hostile, que l’infériorité constitutionnelle des enfants entretient et renforce, se confond intimement avec leur désir de devenir aussi grands et aussi forts que les plus grands et les plus forts, et fait ressortir avec un relief particulier les tendances qui sont à la base de l’ambition. Toutes les idées et actions ultérieures du névrotique présentent la même structure que ses représentations-désirs infantiles. Et cela s’explique facilement. Le sentiment de son infériorité à l’égard des personnes et des choses, l’insécurité dans laquelle il croit vivre le poussent à renforcer ses lignes d’orientation. Il s’y cramponne toute sa vie durant, dans l’espoir de retrouver ainsi la sécurité qui lui manque ; elles lui procurent la foi et les superstitions qui lui permettent de s’orienter dans le monde, d’échapper au sentiment de son infériorité, de sauver ce qui lui reste de sentiment de personnalité ; bref, il veut avoir un prétexte de se soustraire à l’humiliation, à l’abaissement qu’il redoute le plus au monde. C’est dans l’enfance qu’il a le mieux réussi à atteindre tous ces buts, à réaliser tous ces objectifs. Aussi sa principale fiction, qui le pousse à agir comme s’il était supérieur à tout le monde, prend tout naturellement la forme d’un impératif : agis comme si tu étais encore enfant. C’est ce qu’on observe si souvent chez les incontinents nocturnes, chez les sujets atteints d’agoraphobie, de névroses obsessionnelles, etc. C’est ainsi que les satisfactions infantiles du désir de puissance deviennent des mobiles auxquels se conforme le névrosé adulte et renforcent ses lignes d’orientation.

Ce serait une erreur de croire que ces lignes d’orientation n’existent que chez le névrosé. L’homme sain lui-même devrait renoncer à l’espoir de s’orienter dans le monde, s’il n’introduisait des fictions dans l’image qu’il se fait du monde et de sa propre vie ; et nous avons déjà vu que ces fictions reposent sur des expériences anciennes (« régression »). C’est dans des moments d’inquiétude et d’insécurité qu’elles manifestent leur action avec une force particulière, deviennent des impératifs de la foi, de l’idéal, du libre arbitre ; en dehors de ces moments, elles agissent en sourdine, dans l’inconscient, comme tous les mécanismes psychiques dont elles ne sont que les images verbales. Au point de vue logique, elles peuvent être considérées comme des abstractions, des simplifications, destinées à résoudre les difficultés de la vie par analogie avec les faits les plus simples 1. Et nous avons vu que les tentatives de l’enfant de faire face aux difficultés auxquelles il se heurte constituent précisément ces faits les plus simples, dans ce qu’ils ont de plus primitif, proviennent du réseau des tendances, formé par les souvenirs aperceptifs. Rien d’étonnant, si nous les retrouvons également chez le sauvage, chez le primitif, car toutes les questions humaines exigent une solution qui tienne compte du désir de puissance. Aussi les hypothèses fantaisistes de Freud et de Jung sont-elles, non seulement superflues, mais même susceptibles d’induire en erreur. Tout geste humain, au sens large du mot, se reproduit dans chaque individu comme une création nouvelle. Dans le rêve, ce mode d’aperception apparaît avec le plus de netteté ; mais nous aurons encore à revenir sur ce sujet.

Le nerveux étant constamment obsédé par le sentiment d’insécurité, sa « pensée analogique », ses tentatives de solution par analogie avec des expériences plus anciennes, présentent un caractère plus accusé et plus prononcé. Son misonéisme (Lombroso), sa crainte de tout ce qui est nouveau, des décisions et des épreuves proviennent de sa foi insuffisante en lui-même et ne le quittent jamais. Il est tellement enchaîné à ses lignes d’orientation, qu’il prend à la lettre et cherche à réaliser, que, sans s’en rendre compte, il a renoncé une fois pour toutes à aborder avec sérénité et sans parti-pris, la solution de questions que pose la réalité. Et les limitations que la réalité lui impose, les incompatibilités auxquelles il se heurte en voyant les choses s’entrechoquer durement dans la vie réelle, loin de le décider à renoncer à sa fiction préformée, le poussent au contraire à s’enfoncer dans le plus profond pessimisme. Le psychopathe met encore plus d’ardeur que le névrosé à réaliser sa fiction. Le névrosé est victime dans la vie réelle de la ligne d’orientation qu’il s’est créée lui-même, ce qui a pour effet une dissociation apparente de sa personnalité : voulant satisfaire à la fois aux exigences du monde réel et à celles du monde imaginaire, il aboutit à une situation ambivalente 2, c’est-à-dire à une impasse qui l’immobilise et paralyse ses mouvements.

La forme et le contenu de la conduite du névrosé ont pour source les impressions de l’enfant qui se sent négligé. Ces impressions, qui découlent nécessairement d’un sentiment primitif d’infériorité, provoquent à leur tour une attitude agressive, destinée à vaincre l’état d’insécurité. C’est cette attitude agressive qui explique et détermine toutes les tentatives faites par l’enfant pour élever son sentiment de personnalité : tentatives heureuses et qui l’encouragent à recommencer ; tentatives malheureuses qui servent d’avertissement ; tentatives dictées par des tendances qui, découlant d’un fâcheux défaut organique, se transforment en un ensemble de prédispositions psychiques ; tentatives enfin qu’on a surprises chez d’autres et qu’on cherche à reproduire d’après ce modèle. Toutes les manifestations de la névrose s’expliquent par ces tentatives d’atteindre le but final, qui est celui d’une supériorité virile. Elles découlent de prédispositions psychiques et mentales, toujours en éveil, toujours prêtes à engager la lutte pour la conquête du sentiment de personnalité, toujours aux ordres de la fiction dominatrice qui, pour s’affirmer, se sert de ces modes de réaction dont l’origine remonte à l’enfance. Lorsque la névrose a atteint un degré de développement prononcé, elle appelle à son secours toutes ces prédispositions et les stimule au point qu’elles finissent par se comporter comme si elles n’existaient que pour elles-mêmes. L’angoisse, qui devait servir précédemment à préserver le sujet de l’isolement, de l’humiliation, à lui faire oublier son sentiment de petitesse, subit une substantialisation ; l’obsession qui, conformément au sens primitif de la fiction, permettait au sujet d’affirmer sa supériorité, en accumulant des difficultés le plus souvent absurdes, devient, elle aussi, une manifestation autonome ; quant à l’impuissance, aux paralysies, aux douleurs hystériques et aux troubles fonctionnels, ce sont là autant de moyens symboliques et pseudo-masochistes dont le sujet se sert pour se faire valoir ou pour se soustraire à une décision qu’il redoute. Ce qui caractérise l’état d’insécurité du névrosé, tel que je l’ai observé et décrit, c’est qu’il aboutit à un renforcement des prédispositions et de leurs conséquences tel que des manifestations fonctionnelles primitivement insignifiantes finissent par assumer les formes et les aspects les plus bizarres, lorsqu’une nécessité interne l’exige.

En raison même de son sentiment d’insécurité, le névrosé a ses yeux fixés constamment sur l’avenir. Toute la vie présente ne lui apparaît que comme une préparation, circonstance qui contribue à stimuler le travail de son imagination et à l’éloigner du monde réel. Comme pour le croyant, son royaume n’est pas de ce monde et, comme le croyant, il ne peut se détacher de la divinité qu’il a lui-même créée, de l’idéal qu’il s’est imposé : l’élévation, l’exaltation de son sentiment de personnalité. Cette manière de vivre en dehors de la réalité crée un certain nombre de traits de caractère d’un ordre très général. En premier lieu, le névrosé a pour ainsi dire le culte des moyens susceptibles de servir au but qu’il poursuit. Il s’impose généralement un code de conduite soigneusement circonscrit, il fait preuve d’exactitude, de ponctualité, de pédantisme, afin, d’une part, de ne pas augmenter inutilement les « grandes difficultés de la vie » ; afin, d’autre part, de se sentir supérieur aux autres, en se distinguant par la manière de travailler, de se vêtir, de se conduire. Ces traits de caractère lui apparaissent généralement comme un fardeau excessivement lourd, au point que, son état morbide aidant, il s’attribue volontiers le rôle d’un héros ou d’un martyr. En cherchant à surmonter cette nouvelle difficulté qu’il a créée lui-même, il aspire à rehausser une fois de plus son sentiment de personnalité. Lorsqu’il s’entend interpeller: «Où étais-tu donc lors de la répartition des biens de ce monde?» il peut du moins invoquer l’écrasante, l’infranchissable montagne de symptômes derrière laquelle il se trouve. Ce trait de caractère renforcé sert souvent à le mettre en contact avec l’ « ennemi », à laisser mûrir les situations susceptibles de faire naître des conflits entre lui et son entourage, à lui fournir des prétextes et des reproches « justifiés ». Et ces éternels reproches ont, à leur tour, pour effet de tenir en éveil son sentiment, son attention et lui fournissent la possibilité de se prouver à lui-même qu’on le néglige, qu’on ne compte pas avec lui. On retrouve déjà ce trait dans l’enfance de certains nerveux, qui l’utilisent pour s’asservir une personne donnée, la mère par exemple, en l’obligeant à ranger tous les soirs les vêtements avec soin et d’une manière rigoureusement déterminée, à être toujours présente, à s’abstenir de toute différence dans le traitement des enfants, etc. On voit en même temps surgir l’angoisse et la timidité et, contrairement à tous les autres essais d’explication, je persiste à croire que le phénomène psychique de l’angoisse naît d’une excitation hallucinatoire d’une prédisposition de nature somatique qui s’est formée imperceptiblement dans l’enfance, sous la menace d’une lésion corporelle ; et que cette même prédisposition est conditionnée plus tard, surtout dans la névrose, par le but final qui consiste à se soustraire à la dépression du sentiment de personnalité, à s’asservir d’autres personnes et à échapper aux exigences de la vie en s’enfonçant de plus en plus dans l’atmosphère psychique créée par l’angoisse.

On conçoit facilement que les désirs-représentations puissent atteindre un degré d’intensité extraordinaire et que les buts réalisés ne satisfassent que fort rarement. On peut dire que le névrosé « veut tout avoir ». Ce désir insatiable de tout avoir, sans jamais être satisfait, se rattache à la principale fiction du névrosé : à son aspiration d’être le plus fort. Lorsqu’il recule devant des entreprises pleines de promesses avantageuses et, le plus souvent, devant des crimes et des actes immoraux, c’est parce qu’il craint pour son sentiment de personnalité. Et c’est encore pour la même raison qu’il recule devant le mensonge, ce qui ne l’empêche pas, pour procéder plus sûrement et se préserver de détours et de faux-chemins, de se persuader et de vivre dans l’illusion qu’il est capable d’accomplir, le cas échéant, de grands crimes et de se rendre coupable de grands vices 1. Dans la névrose, le sentiment de culpabilité, ainsi qu’une religiosité exagérée, est toujours en rapport avec le but final que poursuit le malade et qui consiste dans la recherche de la supériorité. « Moi aussi, je suis un homme de conscience. » Ou bien le sentiment de culpabilité et la religiosité lui fournissent des prétextes pour se soustraire à l’action, à l’accomplissement de tâches déterminées. « Les remords de conscience sont indécents », a dit Nietzche qui ne devait pas ignorer cette situation. Il est évident que cette poursuite rigide d’une fiction n’est pas sans danger au point de vue social. Par ces exagérations tendancieuses et par ses arguties sophistiques, elle paralyse l’action, rend incapable d’initiative.

L’égoïsme des nerveux, leur sentiment d’envie, leur avarice, dont ils se rendent souvent compte, leur tendance à déprécier hommes et choses proviennent de leur sentiment d’insécurité et sont pour eux autant de moyens de protection, de direction, moyens qui les poussent à se dépasser. S’ils sont le plus souvent distraits, c’est parce qu’ils sont prisonniers et victimes de leur imagination et ne vivent que dans l’avenir. Leurs changements d’humeur correspondent au jeu de leur imagination qui tantôt se complaît à des souvenirs pénibles, tantôt s’exalte dans l’attente d’un triomphe : c’est ce qui explique les hésitations et les doutes à l’aide desquels le névrosé cherche à se soustraire à une décision. D’autres traits de caractère, de nature plus spéciale et qui se retrouvent chez l’homme normal, subissent également, chez le névrosé, l’action hypnotisante du but final et, de ce fait, un renforcement tendancieux. La précocité sexuelle et l’exagération du penchant amoureux expriment la tendance conquérante qui caractérise le névrosé. La masturbation, l’impuissance et les impulsions perverses correspondent au sentiment de crainte qu’inspire au névrosé la perspective d’avoir affaire à un partenaire et d’avoir à prendre une décision. Par le sadisme, il affecte le rôle d’un « homme sauvage » et cherche à s’étourdir et à étouffer son sentiment d’infériorité : comme toutes les perversions, le sadisme n’est au fond qu’un expédient de l’homme timide et indécis qui, reculant devant ce qui est normal, finit par tomber dans la grossièreté et l’inconvenance. L’homosexualité elle-même, si en progrès de nos jours, peut être considérée comme une pratique par laquelle le névrosé, sentant sa vanité menacée, cherche, sans s’en rendre compte, à échapper au danger (telle n’est pas, il faut le reconnaître, la manière de voir généralement admise par la psychologie actuelle) 1.

Ce qui constitue la force motrice et le but final de la névrose née du sentiment d’infériorité, c’est, nous l’avons dit, le désir d’élever, d’exalter le sentiment de personnalité, désir souvent puissant et irrésistible. Mais nous savons également que ce désir est profondément enraciné dans la nature humaine. En examinant de près ce désir, auquel Nietzsche a donné le nom de « volonté de puissance », et en tenant compte de ses modes d’expression, on constate facilement qu’il n’est au fond pas autre chose qu’une force de compensation particulière, à la faveur de laquelle l’homme cherche à remédier à son état d’insécurité intérieure. À l’aide de formules rigides qui atteignent le plus souvent la surface de la conscience, le névrosé cherche à s’accrocher à un point fixe et ferme, dans l’espoir de pouvoir bouleverser ainsi le monde tout entier. Que le névrosé se rende ou ne se rende pas compte de la quantité de force motrice qu’il met ainsi en œuvre, peu importe. Le mécanisme lui échappe toujours et il est incapable, à lui seul, de saisir et de rompre ceux des éléments de sa conduite et de ses aperceptions qui représentent des analogies infantiles. Ce résultat ne peut être obtenu que par la psychologie individuelle qui, pour découvrir et comprendre les analogies infantiles, possède des moyens tels que l’abstraction, la réduction et la simplification. En appliquant ces procédés, on trouve immanquablement que le névrosé n’aperçoit et n’utilise la plupart du temps que les rapports d’opposition 2. Cette manière primitive de s’orienter dans le monde, qui correspond aux catégories antithétiques d’Aristote et aux tables d’opposition de Pythagore, découle également du sentiment d’insécurité et représente un simple artifice logique. Les oppositions que j’appelle bi-polaires ou hermaphrodiques (oppositions polaires de Lombroso, ambivalence de Bleuler) se laissent ramener à ce mode d’aperception, fondé sur le principe de l’opposition. Contrairement à ce que pensent la plupart, il s’agit là, non d’une opposition inhérente à la nature des choses, mais d’une méthode de travail, d’une forme d’intuition qui mesure une force, une chose, une expérience intérieure, en la confrontant avec son contraire, plus ou moins arbitraire.

À mesure qu’on poursuit et approfondit l’analyse, on voit se dessiner avec une netteté de plus en plus grande une des oppositions, celle que nous connaissons déjà sous sa forme primitive : opposition entre le sentiment d’infériorité et l’exaltation du sentiment de personnalité. Elle correspond aux tentatives de l’enfant de s’orienter dans le monde et lui fournit un cadre sûr dans lequel il peut faire entrer toutes les autres oppositions, plus tangibles, dont les plus fréquentes sont : lo haut-bas. 2o viril-féminin. On constate alors que des groupes de souvenirs, de pulsions, d’actions sont rangés, par rapport au type, d’une certaine manière qui n’est pas celle de tout le monde, mais uniquement celle du patient, pour lequel elle a une signification particulière. On trouve notamment les groupements suivants : infériorité de valeur = dessous = féminin ; puissant= dessus = viril. Ces modes de groupement sont très importants, en ce qu’ils se prêtent à toutes sortes de falsifications, propres à défigurer l’image que le névrotique se fait du monde et à lui permettre, à force d’arrangements et de combinaisons arbitraires, de maintenir son point de vue et de persister à se considérer comme un homme négligé et humilié. Et il va sans dire qu’il est puissamment aidé en cela par l’expérience qu’il a de son infériorité fonctionnelle et par l’attitude plutôt hostile de son entourage, souvent exaspéré par les manifestations de sa nervosité.

Quelquefois le névrosé n’a aucune conscience de sa détresse, imaginaire ou réelle. On constate alors que c’est son orgueil, son sentiment de personnalité qui l’empêchent de reconnaître cette détresse. Il n’en agit pas moins comme s’il la reconnaissait, et c’est ainsi que s’explique souvent l’énigme d’une crise nerveuse. Au point de vue de la guérison, on n’obtient pas grand-chose en retirant de l’inconscient ces sensations ou impressions « refoulées », à moins qu’on réussisse à faire comprendre au malade ce qu’il y a d’infantile dans le mécanisme de ses accès. Dans beaucoup de cas, on obtient même une aggravation apparente, le malade dirigeant ses dispositifs contre le médecin qui, pense-t-il, blesse son sentiment de personnalité, en cherchant à le pousser dans une autre voie.

Autre question importante : à quoi le névrosé lui-même rapporte-t-il son sentiment d’infériorité ? Comme le malade ne peut être amené à rechercher la cause de son infériorité que lorsque celle-ci crée une véritable prédisposition morbide, on peut dire que le malade est toujours tenté de bâtir des hypothèses. Il ou elle ne cherchera certes pas la cause de son infériorité dans des troubles de la sécrétion glandulaire, mais il ou elle les attribuera à des causes générales, telles qu’état de faiblesse, petite taille, déformations, petitesse ou anomalies des organes génitaux, écoulements ou Pertes, virilité incomplète, le fait d’appartenir au sexe féminin, là présence de traits somatiques ou psychiques féminins ; ou encore le ou la malade incriminera ses parents, son hérédité, l’absence d’affection, une mauvaise éducation, des privations subies pendant l’enfance, etc. Et sa névrose, c’est-à-dire ce que nous entendons par névrose, à savoir l’excerbation des prédispositions infantiles, la transformation symbolique des idées, des impressions, des sensations, des buts et des moyens de les réaliser, tout cela entre en action, dès que le malade se trouve dans une situation dans laquelle il voit une menace d’humiliation et qu’il se dispose à fuir. Lui, qui est, pour ainsi dire, inoculé avec des infériorités, manifeste une anaphylaxie surprenante à l’égard de, toute atteinte contre son sentiment de personnalité et trouve dans l’irrésolution, dans l’hésitation, dans le mépris pour les personnes en général ou pour les femmes en particulier, ou encore pour l’humanité tout entière, de même que dans une névrose ou une psychose, un refuge et une assurance contre la chose la plus pénible qui puisse lui arriver, contre la présentation à sa conscience d’une infériorité dont il a cependant la sensation la plus nette. Ceci nous amène à assigner à l’explosion des névroses et des psychoses un certain nombre de causes occasionnelles typiques qui sont les suivantes :

1° Recherche des différences existant entre les sexes ; conception vague et incertaine du propre rôle sexuel du malade ; doutes quant à sa propre virilité (cause initiale du sentiment d’infériorité). Le malade a la sensation de posséder des traits auxquels il attribue des propriétés féminines, ses aperceptions portent le cachet de l’hésitation, du doute, de l’hermaphrodisme. Il possède des dispositifs hermaphrodiques. Les dispositions et les gestes psychiques faisant partie du rôle féminin donnent toujours lieu à une passivité plus grande, à une attente anxieuse, etc., mais provoquent aussi une affirmation de virilité, une émotivité plus grande (Heymans).

2° Commencement de la menstruation.

3° Fin de la menstruation.

4° Nuptialité et mariage.

5° Rapports sexuels, masturbation.

6° Grossesse.

7° Puerpéralité et allaitement.

8° Ménopause, diminution de la puissance sexuelle, vieillissement.

9° Examens, choix d’une profession.

10° Danger de mort et perte d’une personne proche.

Toutes ces phases et tous ces événements tendent à exalter ou à modifier l’attitude que le sujet se propose d’adopter à l’égard de la vie. Ce qui leur est commun, c’est qu’ils comportent l’attente de faits nouveaux qui, pour le névrosé, signifient toujours l’attente ou la perspective de nouvelles luttes et de nouvelles défaites. Aussi cherche-t-il à se procurer des assurances intensives, dont le suicide constitue la limite extrême. Les explosions de psychoses et de névroses représentent des renforcements de la prédisposition névrotique, dans laquelle on retrouve toujours des dispositifs de défense, des traits de caractère dont l’ensemble forme ce qu’on pourrait appeler un poste de défense avancé : exagération de la sensibilité, prudence plus grande, emportement facile, pédantisme, impertinence, esprit d’épargne, mécontentement, impatience, etc. La présence de ces traits étant toujours facile à déceler, ils se prêtent fort bien à la détermination de la durée d’une maladie psychogène. Se soustraire aux exigences impérieuses de la vie, ajourner la solution d’une question vitale, tout cela devient le but secondaire, idéal.

Dans ce qui précède, nous sommes arrivés à la conclusion que c’est le sentiment d’insécurité qui pousse le névrosé dans les bras, pour ainsi dire, de fictions, d’idéaux, de principes et qui le force à chercher une ligne d’orientation. L’homme sain recherche, lui aussi, des fictions, des idéaux, des principes et des lignes d’orientation. Mais ce ne sont là pour lui que des modus dicendi, des artifices lui permettant de distinguer entre le haut et le bas, entre ce qui est à gauche et ce qui est à droite, entre le juste et l’injuste. L’homme sain se possède suffisamment pour pouvoir, lorsqu’il s’agit de prendre une décision, se dégager de toutes ces abstractions et tenir compte de la réalité. Loin d’établir, entre les phénomènes du monde, des oppositions rigides, l’homme sain cherche plutôt à détacher sa pensée et son activité de la ligne d’orientation irréelle et à les rendre conformes à la réalité, à ses lois et à ses exigences. Si l’homme sain se sert de fictions, c’est uniquement à cause de leur utilité pratique, parce qu’elles lui fournissent un point de départ commode pour aborder la réalité et la vie. Le névrosé, au contraire, semblable en cela à l’enfant encore étranger au monde et à l’homme primitif, s’accroche au fétu de paille de la fiction, la substantialise, lui confère arbitrairement une valeur réelle et cherche à la réaliser. Et c’est à quoi elle ne se prête pas, surtout lorsque, comme cela arrive dans la psychose, elle est promue à la dignité d’un dogme, subit une transformation anthropomorphique : « agis, comme si tu étais perdu, comme si tu étais le plus grand, comme si tu étais le plus haï ». Le symbole, en tant que modus dicendi, domine notre langage et notre pensée. Mais le névrosé le prend au pied de la lettre, et le psychopathe cherche à lui conférer une existence réelle. Telle est la manière de voir que je fais ressortir et sur laquelle j’insiste dans tous mes travaux sur les névrosés. Et c’est à un heureux hasard que je dois d’avoir pris connaissance du livre génial de Vaihinger,Die Philosophie desAls Ob (1911), dans lequel l’auteur montre la valeur que représentent par la pensée scientifique les formations intellectuelles que j’étude des névroses m’avait depuis longtemps rendues familières.

Après avoir montré que le but fictif auquel le névrosé subordonne toute sa pensée et toute sa conduite consistait dans une élévation illimitée du sentiment de personnalité, jusqu’à le faire dégénérer en une « volonté de paraître » (Nietzsche), nous pouvons essayer de délimiter et de définir les fondements théoriques de ce problème vital. Lorsque la curiosité du sujet le porte à rechercher les différences qui existent entre les sexes, il ne tarde pas, dès que sa curiorité est satisfaite, à accorder une préférence décisive au rôle masculin : aussi se trouve-t-il de bonne heure en présence de l’opposition : « homme-femme » et adopte-t-il la formule : « je dois agir, comme si j’étais (ou voulais devenir) un homme complet ». Il identifie le sentiment d’infériorité et ses conséquences avec le sentiment de la féminilité *, d’où la tendance compensatrice qui le pousse à introduire dans sa superstructure psychique des éléments susceptibles de lui assurer une virilité durable. Le sens de la névrose se laisse alors exprimer par une formule qui renferme l’idée fondamentale suivante : « Je suis (comme) une femme et voudrais être un homme. » Se traduisant dans les attitudes et dans les actes, ce but final crée les gestes et les dispositifs psychiques nécessaires, mais s’exprime aussi dans les gestes physiques et dans la mimique. C’est avec ces gestes, dont ce que nous pouvons appeler l’avant-garde est constituée par les traits de caractère névrotiques, tels qu’ambition, sensibilité, méfiance, hostilité, égoïsme, combativité, etc., c’est avec ces gestes, disons-nous, que le névrosé se dresse devant la vie et devant les personnes, ayant toute son attention concentrée sur un point : il faut que dans toutes les occasions et dans toutes les circonstances il se conduise comme un homme. Les simulacres de combats jouent un grand rôle : ils sont pour le névrosé un moyen d’exercice, un moyen de se renseigner et de s’informer sur les précautions à prendre ; ils lui servent d’exemple dans lequel il puise, comme dans un rêve, des arguments qui lui permettent de ne pas risquer le principal combat, de transporter le champ de bataille ailleurs. J’ai montré, dans la partie spéciale de mon livre Pratique et théorie de la psychologie individuelle, à quels arrangements, exagérations, renversements de valeurs, faux groupements il se livre pour affirmer et faire prévaloir sa fiction. Il n’en reste pas moins que le moyen de compensation le plus ancien dont se serve le névrosé n’est autre que la volonté de puissance, laquelle est capable d’intervertir les valeurs des sensations, en transformant, par exemple, le plaisir en déplaisir : c’est ce qui ressort des cas, assez fréquents, où la tentative droite de se comporter et de s’affirmer virilement se heurté à des obstacles et est obligée d’emprunter des voies détournées. Le patient en arrive à accorder une valeur plus grande au rôle féminin, les traits passifs subissent un renforcement, on voit surgir des traits masochistes, passivement homosexuels, à la faveur desquels le patient espère acquérir de la puissance sur des hommes ou des femmes. Bref : l’affirmation virile se sert de moyens féminins. Cet artifice est dicté, à son tour, par la volonté de puissance, ainsi qu’on peut s’en rendre compte en observant les autres traits névrotiques qui expriment le désir de domination et de supériorité d’une manière non équivoque et souvent à un degré très intense. Mais l’aperception d’après la formule « masculin-féminin » introduit dans la névrose le jargon sexuel qui doit être conçu comme ayant un caractère symbolique et soumis à une analyse ultérieure ; et elle a pour effet d’orienter la vie et les attitudes érotiques du patient dans un sens conforme à ce qui constitue le noyau de sa personnalité.

En même temps, ou d’une façon prédominante, on observe chez le névrosé le mode d’aperception d’après l’opposition spatiale « haut-bas ». Cette tentative d’orientation, très renforcée et accusée chez le névrosé, a également ses analogies chez les peuples primitifs. Mais tandis que l’identification du principe viril avec le sommet de l’échelle des valeurs apparaît avec une évidence au-dessus de toute contestation, nous en sommes réduits à des suppositions quant au second terme de l’équation, dont « haut » constitue le premier. Nous pouvons cependant admettre avec quelque vraisemblance qu’il s’agit d’une opposition entre la valeur et l’importance de la tête qui forme le sommet du corps et la valeur et l’importance des pieds qui occupent l’extrémité opposée. Une supposition qui me paraît plus importante est celle d’après laquelle la grande valeur attribuée à la notion de hauteur aurait sa source dans le désir de l’homme de s’élever, de voler, de faire l’impossible. On sait le rôle que l’acte de voler joue dans les rêves humains, dans lesquels il présente d’ailleurs la signification que je propose. Et le fait que dans l’accouplement sexuel le principe viril occupe le « haut » par rapport au principe féminin est peut-être de nature à confirmer notre interprétation.

Le renforcement de la fiction dans la névrose a pour effet de concentrer l’attention du nerveux sur les points de vue auxquels il attache une valeur particulière. Il en résulte une certaine disposition motrice et Psychique, caractérisée par un rétrécissement du champ visuel. En même temps entre en action le caractère névrotique renforcé qui se met à la recherche de moyens de sécurité, prend contact avec les forces ennemies et, s’étendant loin au-delà des limites de la personnalité, au-delà du temps et de l’espace, apporte à sa volonté de puissance le renfort de la prudence et de l’esprit de précaution, qui forment la ligne d’orientation secondaire. La crise névropathique, enfin, qu’on peut comparer à la lutte pour la puissance, a pour but de préserver le sentiment de personnalité d’une dépréciation et d’une humiliation.

Placé dans une situation dans laquelle il est tantôt agresseur, tantôt victime d’agressions, le névrosé emporte de la vie une impression d’hostilité particulière. Des obstacles s’opposent ainsi à son adaptation à la collectivité. Comme la profession, la société et l’amour se concilient mal avec son attitude combative, il les évite le plus souvent, lorsqu’il n’en fait pas l’arène de sa lutte pour la puissance. Profondément pessimiste et misanthrope, il ignore les joies que procure l’acte de donner. Il ne songe qu’à prendre, qu’à s’emparer, et cette tendance empoisonne sa vie, qu’il traverse mécontent et jamais satisfait, et l’oblige à penser toujours à lui-même, jamais aux autres.

Les défectuosités constitutionnelles et autres états analogues de l’enfance font naître un sentiment d’infériorité qui exige une compensation dans le sens d’une exaltation du sentiment de personnalité. Le sujet se forge un but final, purement fictif, caractérisé par la volonté de puissance ; but final qui acquiert une importance extraordinaire et attire dans son sillage toutes les forces psychiques. Né lui-même de l’aspiration à la sécurité, il organise les dispositifs psychiques en vue de cette sécurité et se sert principalement du caractère névrotique et de la névrose fonctionnelle. La fiction dirigeante est construite d’après un schéma simple et infantile et affecte d’une manière particulière le mode d’aperception et le mécanisme de la mémoire.

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