L’Homme
Depuis que sa mère était morte, il venait tous les soirs s’asseoir sur le banc devant la maison, et restait là jusqu’à la nuit tombée, parce qu’on était en été et il faisait doux. Il s’asseyait, il allumait sa pipe, et ensuite il ne bougeait plus. Et peu à peu l’ombre venait sur lui. Il s’enfonçait dans l’ombre, et il disparaissait dans l’ombre ; il n’y avait pas même, pour montrer la place où il était, le petit feu rond de sa pipe, parce qu’elle était à couvercle ; rien que l’ombre partout égale, plus épaisse sous l’avant-toit.
C’était le fond de la vallée, tout plat, tout lisse avec le torrent au milieu, et, des deux côtés, la montagne. Une montagne comme un mur, haute, en forêts et en rocailles, avec, sur le ciel, une dentelure ; et, entre deux des dents de cette dentelure, une pointe blanche sortait. Alors, longtemps encore, cette pointe brillait là-haut, rose d’abord, puis toute rouge, -et lentement, comme la cendre sur un tison, la nuit venait aussi sur elle, mais déjà les étoiles s’allumaient dans le ciel et en bas il faisait tout noir. C’est cet habillement de drap noir qui vient sur le fond des vallées, plus lointaines, il semble, du ciel, plus privées aussi de ses dons ; et, en même temps que la nuit, le bruit du torrent allait grandissant, seul à remplir à présent tout l’espace. Cela venait et roulait aux échos, en un grondement continu et sourd, avec, comme des heurts, des entrechoquements : la pierre arrachée à la rive, le remous des vagues aux rochers ; et au-dessous alors le roulement de l’eau, blanche comme du lait, qui fuit lisse et tendue.
Il restait là longtemps, sentant en lui un vide, sans comprendre ce que c’était ; mais, elle, elle le comprit bien.
Comme il habitait tout près du torrent, il ne l’entendit pas venir. Il la trouva assise à côté de lui sur le banc, et recula de la voir là, ne l’ayant point entendue venir ; puis remit sa pipe à sa bouche.
Elle était tout près de lui. Il pouvait voir qu’elle n’était pas habillée comme les filles de la vallée, mais presque comme une demoiselle de la ville, ayant un corsage blanc, une jupe noire et des souliers jaunes ; tête nue, les cheveux frisés (et on disait qu’ils n’étaient pas à elle).
Elle dit :
― Bonjour, comment ça va-t-il ?
Il répondit :
― Ça va bien, je vous remercie.
Elle continua :
― Alors, on ne se tutoie plus. Est-ce parce que je suis partie et que j’ai été loin longtemps qu’il ne faut plus me tutoyer ?
Il dit :
― Ce sera comme vous voudrez.
― Eh bien, tutoie-moi, dit-elle.
Ce fut le commencement de leur conversation, qui ne dura pas bien longtemps, ce soir-là, parce qu’il n’était pas d’humeur à tenir une conversation ce soir-là ; mais il faut un commencement aux choses ; et elle parlait fort, à cause du bruit de l’eau.
Elle lui demanda encore :
― Est-ce que ta mère a eu de la peine à mourir ?
Il dit :
― Elle a eu assez de peine.
― Je ne l’ai pas su à temps, sans quoi je serais venue, mais ils ne m’ont rien dit. Est-ce qu’elle a longtemps souffert ?
― Bien assez, dit-il
― Alors quoi ? te voilà tout seul. Si tu veux, je viendrai te tenir compagnie.
Il répliqua :
― Est-ce qu’il n’y a pas assez de garçons avec qui tu peux courir, sans encore venir vers moi ?
― Oh ! dit-elle, ça n’empêche pas.
Ce fut tout pour ce premier soir. Mais, quand-même il ne disait rien, elle resta là encore un moment ; et elle respirait avec force, parce que l’air du soir est bon à respirer : cela soulevait sa poitrine ; et il sentait tout près de lui cette poitrine se soulever ; c’est pourquoi, dès ce premier soir, il y eut du trouble en lui. Puis elle s’en alla, il rentra se coucher.
Le lendemain, il se mit à hésiter pour savoir s’il sortirait comme d’ordinaire ou s’il resterait enfermé. Mais il n’hésita pas longtemps, étant fier. Il se disait : « Est-ce que je vais à présent m’occuper des filles qui me courent après parce que je suis riche ?... Surtout celle-là. » Il se sentait fort. Elle ne vint pas.
Le troisième soir, non plus. Le quatrième soir (c’était un dimanche), non plus. Le cinquième seulement, elle revint.
Il lui dit :
― Il ne faut pas te gêner ; quand tu auras envie de venir, tu viendras, mais il ne faut pas te croire obligée de tenir des discours, à cause que, moi, je ne suis pas fort en discours ; mais il y a une place sur le banc, je te dis, et puis tu pourras aller voir s’il y a des groseilles mûres ; elle sont acides, et ça te convient.
― Comme ça, dit-elle, tu ne m’as rien répondu de sérieux, l’autre jour, et, moi, je n’ai pas voulu t’ennuyer : mais quelle maladie est-ce qu’elle a eue, au juste, ta mère ?... On était bien un petit peu cousines ; et ça me fait chagrin de ne rien savoir là-dessus.
Il répondit :
― Le médecin est venu le samedi ; il a dit : « Purgez-la bien avec cette poudre blanche que je vais vous donner. » Je lui ai dit : « Est-ce en haut, est-ce en bas, est-ce dans le milieu, sa maladie ? Elle, elle dit que c’est partout. » Il m’a regardé, il m’a répondu : « Je vous dirai ça la prochaine fois. » La prochaine fois, je l’ai fait entrer, je lui ai montré la place vide, je lui ai dit : « Elle était là, à présent elle n’y est plus ; je n’ai plus besoin de vous. » Et je lui ai ouvert la porte, toute grande.
Elle se mit à rire, mais lui ne riait pas. Ce fut le second soir.
Cependant elle avait pris l’habitude de venir, et, lui, l’habitude de la voir venir, si bien qu’il y avait un besoin en lui d’elle, mais il ne le lui avouait pas, et il ne se l’avouait pas à lui-même. Il se disait au contraire : « Elle m’ennuie. » Et, à elle, il lui disait :
― Tu n’as donc pas grand’chose à faire que tu puisses ainsi rôder tout le temps...
Quand les vieux étaient encore là (ils sont presque tous partis à présent), ils avaient tous les mêmes idées, qu’ils faisaient peser sur les autres, en sorte que tout le monde semblait les avoir, ces mêmes idées, et tout le monde leur obéissait. Depuis qu’ils sont loin, chacun a son idée à soi tout seul : alors c’est tout le temps comme une bataille d’idées. Ainsi vont les choses, ainsi les temps changent ; et on ne sortait pas de la vallée autrefois ; maintenant tout le monde en sort ; il n’y avait que Candide qui n’en était pas sorti, et lui gardait les vieilles idées : de là venait sa dureté, de là sa méfiance, et aussi qu’il cachait tout ce qui se passait en lui, ayant une figure en bois, et qui restait la même dans la joie et dans le chagrin : point flatteur, point pleureur, point aimable, mais bon, du moins on pouvait le penser, mais on ne savait pas, et au fond on ne savait rien de lui, tellement il était fermé.
― Écoute, Candide, disait-elle, tu n’es pas tant gentil de me recevoir comme ça. Les autres vous font des compliments ; toi, tu es grossier avec moi. Heureusement que je vois clair : au fond tu m’aimes bien ; tu ne pourrais plus te passer de moi.
Il haussait les épaules ; elle ne parut pas s’en apercevoir.
― Est-ce vrai, reprit-elle, ce qu’on dit, que tu es si riche ?
Il s’attendait si peu à la question, que, malgré tout, il ne put pas retenir le petit mouvement qu’il eut, qui le fit brusquement tourner le haut du corps vers elle, et la regarder d’en dessous ; mais déjà il avait repris sa pose habituelle, incliné en avant, comme il aimait à être, et les coudes sur les genoux : ainsi on est appuyé, soutenu, comme un arbre avec son tuteur, et les idées ont plus d’assise.
Sa pipe faisait un petit bruit, quand il aspirait la fumée, à cause qu’elle allait s’éteindre, -et il regardait devant lui dans la nuit.
― Et toi, dit-il, est-ce que tu es riche ?
Elle éclata de rire.
― Riche en souris dans le grenier, et en escargots au jardin.
Il dit alors :
― Et moi, riche en paroles de filles...
Mais elle reprit brusquement :
― Elles n’ont pas que des paroles, les filles, tu sais ; elles ont mieux, ... si tu veux voir...
Et, en parlant ainsi, elle se rapprocha de lui, jusqu’à le toucher de sa hanche, mais déjà il était debout.
Il dit :
― Bonne nuit, je vais me coucher.
Il rentra brusquement chez lui et brusquement ferma sa porte. Il y avait des petits contrevents bleus, avec, dans le haut, un cœur découpé. Elle vit qu’il n’avait pas allumé sa lampe. Cela l’amusa. Comme les fenêtres étaient assez hautes, elle était montée sur le banc et cherchait à voir dans la chambre, mais il faisait tout noir dans la chambre, et on n’entendait aucun bruit, pas un craquement ; pourtant on a beau faire, et aller doucement, et se mettre pieds nus : dans ces maisons de bois, le moindre pas résonne, et le poids seul du corps fait crier les planchers. Et elle riait en dedans, car elle pensait : « Il a dû s’asseoir sitôt entré, sur un tabouret, dans la cuisine, et il fait le mort à présent... »
Et, heurtant au volet :
― Eh ! cousin, est-on bien dans ce grand lit tout seul ? Tu peux te coucher en travers, tu sais, il y a de la place... Adieu, beau cousin, bonne nuit... Ma foi, je ne sais pas si je pourrai revenir,... alors ça n’est pas au revoir, c’est adieu... Adieu, beau cousin. Et puis, mets l’oreiller bien à plat pour dormir, sans quoi on s’échauffe la tête.
Elle revint le lendemain. Il lui dit avec dureté :
― Pourquoi m’as-tu menti hier soir ?
Elle ne put pas deviner s’il l’avait crue ou non, s’il parlait sérieusement ou bien s’il se moquait d’elle, -mais elle n’en fut point gênée :
― Et si c’était, dit-elle, que je ne peux plus me passer de toi ?
Il lui répondit simplement :
― Dans ce cas, ce serait le contraire de moi.
Il faisait une belle nuit, les jours étaient devenus courts ; et on distinguait bien, là-haut, tout là-haut, à la pointe blanche, un reste encore de clarté, mais en bas il faisait tout sombre. Toujours le torrent et sa grande voix, aucun autre bruit. Le village est plus loin, et puis les gens se couchent de bonne heure, surtout en été, étant fatigués ; et le chemin était désert. Ils s’étaient tus et restaient là, l’un près de l’autre, sans rien dire. Soudain quelqu’un hucha, au loin dans la vallée. Christine releva la tête. Qui est-ce que ce pouvait bien être, puisqu’il n’y avait pas de fête ce jour-là ?
― Ah ! dit-elle, c’est les garçons qui rentrent du service. C’est vrai, je n’y pensais plus. Il y a Jules, Baptistin...
Et alors, se levant, et mettant ses mains en rond autour de sa bouche, elle hucha à son tour. Elle huchait bien. De toutes les filles, elle était même la meilleure pour hucher ; on reconnaissait tout de suite ses huchées, à sa voix plus haute et plus claire, à sa voix qui n’hésitait pas.
Et ce fut, un moment, le joli jeu de la montagne ; en se rapprochant, les garçons continuaient de hucher ; l’appel venait, Christine répondait ; puis il y avait un petit intervalle de silence ; et de nouveau l’appel éclatait dans la nuit, toujours plus proche, toujours plus net, et presque aussitôt partait la réponse.
Candide n’avait pas fait un mouvement. Le chemin passe juste derrière la maison. Le beau côté de la maison est sur le devant : là ils étaient, Candide et elle. Les autres suivaient le chemin. À présent les voix s’étaient tues ; un bruit de pas se fit entendre, grandit, devint distinct : une voix demanda :
― Es-tu seule, Christine ?
― Bien sûr que non, dit-elle.
― Et avec qui es-tu ?
― Avec Candide.
― Rien que les deux ?
― Rien que les deux.
On entendit rire tout bas ; puis une autre voix demanda :
― Qu’est-ce que vous faites, rien que les deux ?
― Ça te regarde ? malhonnête !
Il y eut un rire étouffé, il y eut un chuchotement ; sur quoi, une troisième voix :
― Tu ne dois pas tant t’amuser.
― Oh ! répondit-elle, demande à Candide.
Ils se tenaient là-bas derrière la barrière du jardin ; on ne les voyait pas, et eux non plus ne voyaient rien, le banc étant caché derrière l’angle du mur.
― Eh ! Christine ?
― Que veux-tu ?
― Si tu venais comme ça, avec nous, pour rire ? On va poser les sacs et les fusils, après quoi on s’amusera...
Des rires, de nouveau.
― Christine, tu ne réponds pas ?
― C’est que je n’en ai pas envie... Pourtant si Candide veut bien.
― Candide ! cria-t-on.
Mais il n’y eut pas de réponse.
― Allons, Christine, viens quand même...
― Je n’ai pas tant envie, comme je vous ai dit...
Mais, au lieu de s’impatienter ou de se fâcher, à présent ils suppliaient presque :
― Allons, Christine, ne fais pas la méchante.
Elle se leva. Candide était assis près d’elle et n’avait toujours pas bougé. Mais, comme elle se levait, il redressa la tête et il la regarda. Elle prit son fichu qu’elle avait posé sur le banc, elle le mit sur ses épaules ; et, passant devant lui :
― Eh bien, bonsoir, et à demain.
Il étendit le bras, et la prit par sa jupe.
― Où vas-tu ?
― Où ça me convient.
― Tu m’entends bien, dit-il, je le défends.
― Il faut quand même que je rentre, parce qu’il est tard, et la mère m’attend.
Il dit :
― Tu ne rentreras pas.
― Et qu’est-ce qu’elle dira, la mère ?
― Elle dira ce qu’elle voudra.
― Et où est-ce que je coucherai ?
Il ne vit pas le sourire qu’elle eut, ni le changement qui se fit sur sa figure, tandis qu’elle faisait semblant de se défendre, -et il l’attirait à lui, il lui mit le bras autour de la taille, et s’étant levé lui aussi, il la serrait contre son corps.
Cependant, les autres appelaient toujours :
― Eh ! Christine, on t’attend... Christine, que fais-tu ?
Il n’y avait que le silence. Et ils éclatèrent de rire :
― Borde-le bien, tiens-le au chaud.
Puis, étant repartis, depuis près du village, ils huchèrent encore une fois ; personne ne leur répondit.
Elle raconta à sa mère, le lendemain matin, qu’elle avait été faire visite à une amie à Crêtollettaz, et qu’elle avait couché chez cette amie, parce qu’il était trop tard pour rentrer. C’était une petite vieille sourde, et un peu retombée à l’enfance : elles vivaient seules les deux.
Elle continuait à venir, tous les soirs, chez Candide, mais ils ne restaient plus, comme avant, sur le banc ; il laissait sa porte entr’ouverte, il la guettait depuis derrière ; et, elle, elle attendait qu’il fît tout à fait nuit pour venir...
Ils n’allumaient pas la lampe. On voyait la petite maison noire ; on pensait : « Il n’y a personne. » Ou bien : « Il se couche de bonne heure, ce Candide. C’est un vieux garçon qui a des manies. »
Il lui avait donné, une première fois, vingt francs, pour une robe dont elle avait besoin ; une deuxième fois, dix francs, pour une paire de souliers. Elle ne demandait rien, elle disait seulement :
― C’est drôle comme maintenant ces étoffes sont mauvaises. Voilà que mon corsage est déjà tout troué, et la jupe ne vaut pas mieux.
Elle disait :
― Il y a beaucoup de pierres sur le chemin, mes semelles s’en ressentent.
Et on prétendait qu’il était avare, pourtant il n’hésitait pas. Il mettait la main à sa poche, il sortait son porte-monnaie ; il lui disait : « Voilà pour ta robe,... voilà pour des souliers. » Et même, une troisième fois, il lui donna dix francs sans qu’elle lui eût parlé de rien : c’était parce qu’elle était triste.
De telle sorte qu’au bout de deux mois, il lui avait donné un peu plus de cent francs. Et, quand il fit le calcul sur une feuille de papier, il fut étonné de sa conduite ; mais il se disait : « C’est la seule façon de faire si je veux qu’elle reste avec moi ; -elle s’en va si vite tous les soirs ; peut-être que si je lui donne davantage, elle restera plus longtemps. »
Elle ne voulut pas rester plus longtemps. Sitôt que dix heures sonnaient, elle se préparait à partir ; et, quoi qu’il pût faire pour la retenir, elle ouvrait la porte ; doucement elle ouvrait la porte ; sur la pointe des pieds, elle descendait le perron ; et d’en bas, retenant sa voix :
― À demain.
Ainsi elle était caressante, et semblait heureuse de lui, et semblait heureuse avec lui. Mais pourquoi est-ce qu’elle ne restait pas plus longtemps ? Et voilà, la nuit est bien douce quand on écoute ensemble le bruit de l’eau dehors et qu’il n’y a rien d’autre que ce grand bruit d’eau tout le temps, qui entre de partout, par les fentes du toit, par dessous la porte fermée, par l’entre-deux des contrevents ; il semble qu’on est roulé dedans comme un caillou dans la rivière.
Alors, il lui aurait pris la main, et il aurait tenu cette main, sans rien dire ; il n’aurait pas eu besoin de rien dire, parce que, de la main, ainsi, à la main, tous les sentiments passent, et les choses du cœur.
― Puisque ta mère ne fait pas attention... et tu peux rentrer sans qu’elle t’entende ; il n’y a pas plus libre que toi.
― Non, disait-elle, j’aime mieux.
― Et si je te donne une pièce d’or, une toute neuve ?
― Même si tu me donnes une pièce d’or.
― Et si je te donne une belle broche ?
Elle garda son secret jusqu’au moment qu’il fallut : et ce moment fut choisi par elle au meilleur jour, l’ayant privé d’elle la veille. Alors, comme est celui qui voit le pain, et tend la main, elle se montra, et son corps. Il tendit la main vers son corps, mais elle fit en sorte qu’il ne pût pas la prendre, se retirant soudain de lui, et calmement :
― Je voudrais te parler.
Il eut peur, il dit :
― Qu’est-ce qu’il y a ?
― Oh ! tu n’as pas besoin d’avoir peur, c’est une chose naturelle ; l’homme va avec la femme et puis cette chose-là arrive, cette chose, c’est que je suis enceinte de toi.
Il se tut. Il se passait en lui que toute sorte d’imaginations qu’il s’était faites de l’avenir, s’écroulaient, comme les maisons mal bâties pendant les tremblements de terre, -et qu’il pensait : « Est-ce que je l’aime comme on doit aimer sa femme quand on est marié ? est-ce que je l’aime assez pour l’aimer toute ma vie, comme il faut que ce soit quand on est marié ? »
Elle continuait :
― Seulement, tu sais, avoir des enfants, ce n’est pas permis, quand on n’est pas mari et femme ; et aller ensemble, non plus, ce n’est pas permis, mais on ne le sait pas ; tandis que mon ventre va me dénoncer, -et que j’ai un enfant, je ne pourrai pas le cacher. Candide, il faut que tu te maries avec moi.
Il aurait voulu, au moins, réfléchir. Il aurait eu besoin de mettre, au moins, un peu d’ordre dans ses idées ; mais elle ne lui en laissa pas le temps, parce qu’elle crut qu’il hésitait ; et, déjà contre lui :
― Dis tout de suite oui, tu entends !
Elle se serrait contre lui. Et, bien qu’il sentît son odeur, sa chaleur, et le toucher frais de ses bras sur sa joue, prudemment, cependant, elle se tenait encore à distance, offerte, mais sous condition ; et il avait trop faim ; il fit signe que oui.
Ils se marièrent à la fin de l’automne ; et, le matin, ils allèrent à l’église, et tout fut réparé, et elle était gaie, mais lui triste. Elle plaisantait et riait avec les gens qui vinrent boire et manger, comme c’est la coutume, lui ne disait rien. L’après-midi, ils partirent pour Châble en promenade, et mangèrent à Châble avant de rentrer ; ils étaient cinq couples, ils dansèrent un peu. Puis ils rentrèrent à la nuit. Et encore une fois la petite maison sortit devant eux dans la nuit, et elle brillait au clair de lune. Ils se trouvèrent seuls. Ce fut la cuisine, et elle était vide ; et ce fut la chambre, vide également. Tout le monde était loin, ils se retrouvèrent les deux. Lui, plus tristement que jamais, avait monté les marches du perron, et puis avait poussé la porte ; elle, elle riait toute seule, ayant bu à sa soif et mangé à sa faim ; et, à présent, comme un nouveau contentement rayonnait d’elle, qu’elle ne pouvait contenir.
Elle avait allumé la lampe, elle l’avait posée sur la table. Il s’était assis à la table, les bras étendus devant lui ; elle ôta son chapeau et dit :
― Tu n’as pas l’air content.
Et ses lèvres, à lui, bougèrent, mais il n’en sortit aucun son.
Alors elle comprit que c’était le moment qu’elle montrât sa force, et jusqu’où elle avait vaincu. Puisque voilà, tout était terminé ; et ils étaient mari et femme. Elle sentit l’orgueil monter en elle, et fut inondée, en elle, d’orgueil. Et cela fit qu’elle eut cette voix forte, qui ne trembla pas quand elle parla. Le torrent allait en roulant son eau :
― Écoute, Candide.
Il releva le bras et appuya sa tête dans sa main.
― Il faut à présent tout te dire. J’ai un enfant, c’est vrai ; mais il n’est pas de toi.
Il rabattit son bras si fort que le poing sonna sur la table. Il s’était tourné à demi vers elle, et la regardait. Une seconde fois, il cogna du poing sur la table, puis il se mit debout et alla à elle ; et, quand il fut tout près :
― Répète-le ! dit-il.
Elle n’avait pas bougé, et tranquillement elle répéta :
― L’enfant que j’ai n’est pas de toi.
― Alors de qui est-ce qu’il est ?
Il levait lentement son poing fermé sur elle ; elle ne bougeait toujours pas.
― Je n’ai pas le droit de le dire.
― Ah ! tu n’en as pas le droit...
Mais ce qui faisait grandir sa colère, et pourquoi il s’était mis à trembler, et serrer les mâchoires, et était pâle comme s’il allait s’évanouir, c’était cet air, toujours le même, l’air qu’elle avait d’avoir plaisir, et d’être heureuse devant lui, et on aurait dit d’autant plus heureuse qu’il était, lui, plus malheureux, -et cela l’aveuglait de haine, en sorte qu’il ne la vit plus, et tout tourna autour de lui ; puis il brandit sur elle son poing, dur et carré comme une grosse pierre :
― Va-t’en ! lui cria-t-il.
Mais elle restait là. Elle avança vers lui la tête, elle avança vers lui le cou, elle assura ses yeux sur lui :
― Je n’ai pas peur, dit-elle... Tu ne me toucheras pas.
Et parce qu’elle disait vrai, il laissa retomber son poing.
― Il y en a qui m’auraient battue. À ceux-là, je n’aurais rien dit. Si je t’ai tout dit, c’est que je savais.
Et ce qu’elle savait, il le comprit aussi, et qu’il était sans force ; elle souriait, elle était belle ; elle avait les joues roses et les cheveux frisés ; alors elle le regarda encore et le vit qui pliait et branlait sur ses jambes, comme un arbre qu’on scie au pied ; elle lui ouvrit les bras, et il tomba dedans.
La Vieille Rosine
Elle avait trop aimé sa fille, c’est de quoi elle fut punie. Voilà trois fois déjà qu’elle l’appelait, et Julie ne répondait pas. Et elle avait alors essayé d’ouvrir la porte : la porte était fermée à clé. Elle était venue s’asseoir sur le banc du jardin, elle était bien triste.
Pourtant il faisait un grand ciel tout bleu et un grand beau soleil d’été qui brillait en vives couleurs aux pétales des passeroses, plantées en bordure tout le long du mur ; on entendait partout bourdonner les abeilles. Rien qu’une petite maison, au toit bas et dedans deux chambres, et autour un petit jardin. Puis là-bas une route blanche, là-bas aussi une colline, et le village était au pied.
Elle était assise et ne bougeait pas. À la fin, il se fit un bruit de pas dans l’escalier ; elle tourna la tête, sa fille parut. Elle était en train de mettre ses gants.
― Tu ne pourrais pas, dit-elle, me laisser m’habiller tranquille ? Qu’est-ce que tu me voulais ?
Elle parlait d’une voix sèche. On aurait dit tout à fait une demoiselle de la ville, sauf que ses gants étaient en coton. Elle avait un grand chapeau à fleurs, une robe en batiste blanche et des bottines assorties, à haut talon et à boutons.
― Je ne savais pas ce que tu faisais. Tu ne m’avais pas dit que tu voulais sortir.
― Est-ce qu’il faudrait peut-être à mon âge que je te demande encore permission ?
― Au moins, si tu me disais où tu vas. Elle n’osait pas demander davantage, étant timide avec sa fille ; et elle avait aussi le cœur trop tendre, si bien que les moindres mauvaises paroles lui faisaient mal.
― Danser, bien sûr.
― Danser ! mais tu as déjà dansé l’autre dimanche.
Et elle ne put pas s’empêcher d’ajouter :
― Vois-tu, Julie, j’aimerais mieux que tu n’ailles pas cette fois. Les gens diront que tu deviens coureuse.
Julie l’interrompit, et haussant les épaules :
― Les gens diront ce qu’ils voudront ! Ça me plaît, à moi, d’y aller.
Alors Rosine vit qu’il n’y avait rien à faire. Rien à faire qu’à la laisser aller où l’appelait le plaisir, puisqu’elle aimait avant tout le plaisir ; car ces choses sont plus fortes que nous, pauvres ; elles étaient plus fortes qu’elle, qui était vieille, en sorte qu’elle se résigna, et, baissant la tête, se tut.
L’autre, cependant, avait mis ses gants.
― Voilà, dit-elle, il ne faut pas compter que je sois là pour le souper. Bien sûr, je serai invitée. Il faudra que tu caches la clé sous le tas de bois, parce que, quand je rentrerai, tu seras couchée.
Rosine dit :
― Je t’attendrai.
― Je ne veux pas que tu m’attendes.
― Oh ! bien, alors, je mettrai la clé.
Julie s’en alla.
Elle était grande, forte, avec des formes accusées, quoiqu’elle n’eût que dix-huit ans ; ses cheveux, sous son chapeau, tombaient en un gros lourd chignon ; et il semblait que son chignon lui tirât la tête en arrière, tellement elle marchait droit, la poitrine ressortie, et elle balançait les hanches en marchant.
Elle s’en allait vers le village, elle avait pris à travers prés, elle ne fut bientôt plus qu’un petit point blanc tout là-bas ; et Rosine pensa : « Elle ne m’a pas seulement embrassée ! »
Elle était, elle, toute voûtée et toute pleine de douleurs. Elle n’avait que cinquante ans et elle en paraissait septante. Seulement, quand on travaille comme elle avait travaillé, les années comptent double. Très peu de temps après leur mariage, son mari était mort, qui buvait d’ailleurs et qui la battait, mais encore était-ce quelqu’un : lui une fois parti, elle était restée seule. Toute seule avec la petite, qu’il avait fallu élever. Alors ç’avait été quinze ans de dur ouvrage, quinze ans à avoir mal dans les bras et les reins, avec le dessous des pieds cuit et la peau des mains crevassée : mais l’amour était là, qui fait que le reste n’est rien.
Elle pensait : « Quand Julie sera grande... » voilà ce qu’elle pensait. Souvent ainsi on pense à une chose, et puis c’est une autre qui vient.
Parce qu’il faut que le cœur des filles se tourne vers les hommes, à peine a-t-il mûri. Elle regarda : le petit point blanc avait disparu. On n’a pas même des larmes, à quoi sert-il d’avoir des larmes ? Mais c’est plutôt que le dedans des yeux est brûlé, tellement on a déjà pleuré. Et aussi, dans les petites douleurs d’un moment viennent les larmes : dans les grandes, qui sont sans fin, il n’y a plus qu’aridité. On ne peut que lever les mains et elles retombent d’elles-mêmes. Elle pensait : « Il y a là-bas la musique Chevalley ; quand il y a là-bas la musique Chevalley, je pourrais bien mourir que ça ne la retiendrait pas. » Et puis sans qu’elle sût pourquoi, il lui semblait sentir comme un plus grand malheur qui se levait de cette fête ; -qu’il y aurait une suite à cette fête et que cette suite serait, pour elle, un encore plus grand malheur. C’est pourquoi elle avait peur.
Les abeilles tournaient, entraient aux cœurs sucrés des lys, et ressortaient tout alourdies ; mille et mille petits corps roux butant maladroits aux bâtons des lys, se cognant partout ; et avec les abeilles, il y avait les mouches et les papillons des beaux jours ; tout cela qui dansait dans la poussière du soleil, et l’air dansait aussi, les formes, les couleurs, les lignes ; mais elle sentait seulement le poids sur elle du soleil et de la chaleur, ennemis des vieux au pauvre corps las.
Alors, en même temps que le soleil baissait (car on était déjà au soir), les bruits autour d’elle décrurent : bientôt tout fut silencieux ; et dans le repos bleu de l’air, où la nuit monte et vient et reste suspendue, par moment à présent les notes d’une danse venaient depuis là-bas : le cri, plus rare, du piston, et à intervalles égaux, indiquant la cadence, le grognement sourd du trombone ; parce qu’ils s’amusaient là-bas, et elle aurait voulu l’oublier qu’elle n’aurait pas pu l’oublier. Cela lui disait : « Ta fille danse ; à chaque fois que le grand Chevalley souffle dedans son instrument, elle fait un pas de côté et un demi-tour avec tout son corps ; elle est tenue par un garçon, elle ne pense pas à toi. »
La lune était sortie et se tenait sur la colline. Et les grillons, en accompagnement à la musique de la danse, agitaient dans l’air leurs petits grelots. Elle avait été boire son café, et puis elle était revenue. Et la nuit s’avançait, mais on dansait toujours. Alors, si elle avait osé écouter son cœur, elle serait restée là à attendre, mais elle n’osait pas, elle se disait : « Elle se fâcherait encore. » Si bien que, comme onze heures sonnaient, elle alla se coucher, mais elle ne put pas s’endormir.
Il était très tard quand Julie rentra. Elle prit la clé sous le tas de bois, puis elle monta l’escalier, car elle habitait au premier étage ; seulement elle n’était sans doute pas pressée de se mettre au lit, car longtemps encore Rosine l’entendit aller et venir dans sa chambre. Et le jour était presque là, quand enfin elle s’assoupit.
Puis le pâle de l’air entrant par les carreaux, les vieilles habitudes firent que presque aussitôt Rosine se réveilla ; et, une fois réveillée, elle ne pouvait pas rester au lit ; elle s’habilla donc, et elle alla à la cuisine et, comme chaque jour, se mit à allumer son feu.
Elle allumait son feu et mettait bouillir l’eau dans un vieux coquemar en fer battu, pour son café dont elle était plus que de tout gourmande ; et elle ne mangeait presque pas, mais elle buvait deux grands bols d’un café très noir, très fort, et rendu amer par la chicorée.
Et généralement elle le buvait seule, car Julie était paresseuse et ne se levait que beaucoup plus tard, mais, ce matin-là, à peine Rosine était-elle assise et avait-elle commencé de couper son pain en nocettes, pour le tremper dans son café, qu’on entendit là-haut remuer dans la chambre, et le plafond bas se mit à craquer ; et elle reconnut tout de suite à ce signe que l’idée d’un malheur qui était en elle la veille, ne l’avait, hélas ! pas trompée, puisque Julie était debout de si bonne heure... En effet, un moment après, elle entra.
― Mère, dit-elle, j’ai à te parler.
Il avait bien fallu que ce mariage se fît, et Rosine de nouveau avait été impuissante, quand même elle avait tout prévu. C’était un grand garçon, avec une moustache blonde, et des cheveux frisant bas sur le front ; et il était pauvre et allait en journée ; mais Julie n’avait vu en lui que sa force et que sa beauté.
Or l’homme est vite détaché ; et, quand il se détache, en même temps s’en vont ses grimaces de gentillesse et ses petites manières douces ; il se montre dans sa vraie nature, qui est de méfiance et de brutalité. Six mois ne s’étaient pas passés que Julie avait déjà pâli et maigri. Ils avaient été habiter tout à l’autre bout du village, dans un petit appartement d’une chambre et d’une cuisine. Les quelques meubles qu’ils avaient, Rosine les leur avait donnés. Elle leur avait donné tout ce qu’elle avait pu, jusqu’à ne rien garder pour elle. Et Julie n’allait jamais chez elle ; elle, elle venait chaque jour.
De la voir, à présent, cela lui suffisait, son cœur étant devenu tout modeste, à force d’avoir été privé. Rien qu’un petit moment, avec les mêmes phrases : « Comment vas-tu ? » - « Merci, je vais bien. » - « Et Ulysse ? » - « Il va bien aussi. » - « Je t’ai apporté un pot de confitures. » - « Est-ce de celle aux abricots ? Alors, tant mieux ; c’est la seule qu’il aime. »
Rosine venait ainsi un petit moment tous les jours, mais Ulysse n’en était pas content. Il disait à Julie : « Qu’est-ce qu’elle vient faire, ta mère ? Je sais bien ce qu’elle vient faire, elle vient nous espionner. »
Et, plus violent chaque fois :
― Elle n’est plus jamais chez elle, cette vieille. Fais attention qu’un jour je ne lui montre pas la porte.
Julie ne répondait pas, elle ne défendait point sa mère. Elle le laissait dire, seulement attentive à ne pas lui déplaire, mais toujours, malgré tout, il trouvait des prétextes pour recommencer à crier ; et maintenant il la battait.
Rosine ignorait tout cela, parce que Julie était fière et elle se cachait pour pleurer. Elle avait seulement remarqué, comme tout le monde, que sa fille devenait triste et qu’elle avait mauvaise mine ; seulement elle était enceinte, ce qui explique bien des choses, et Rosine tâchait de s’expliquer par là cette tristesse et cette mauvaise mine, se disant pourtant quelquefois : « Elle ne doit pas être heureuse. » Et cela fit qu’elle venait encore plus souvent, lui apportant chaque fois maintenant quelque chose à manger, tantôt un beau rayon de miel, tantôt un gros quartier de lard, dans sa crainte qu’elle n’eût faim ou qu’elle ne se soignât mal.
Un jour, pourtant, Julie lui avait dit :
― Tu n’as pas besoin de venir si souvent.
Et, comme, le même soir, Ulysse lui avait fait une nouvelle scène, le lendemain, elle recommença, mais cette fois plus clairement :
― Il te faut rester un peu plus chez toi, ça vaudra mieux pour toi et pour moi.
Rosine ne comprenait pas, ou elle ne voulait pas comprendre ; elle répondait seulement :
― Je viens parce que tu ne viens pas.
Quelques jours passèrent encore ; puis il en vint un, c’était en avril ; ce jour-là Rosine était tout heureuse. Elle avait avec elle une pièce de toile qu’elle avait été acheter, la veille, à la ville et qui était pour la layette, parce que l’enfant serait bientôt là. Elle avait économisé pour cela sou par sou, depuis le nouvel-an, et avait gardé aussi tous ses œufs qu’elle avait vendus au marché ; et elle était heureuse, les ayant bien vendus et ayant à présent sa toile. Elle pensait : « Il y a de quoi faire six petites chemises et trois paires de draps. C’est assez pour les premiers temps. Julie va être bien contente. »
C’était ce qu’elle pensait et monta l’escalier. La porte était ouverte, elle n’eut pas besoin de heurter comme d’ordinaire ; et voici, elle vit Julie, assise près de la fenêtre, la tête basse, qui pleurait. Tellement enfoncée et enfermée dans son chagrin qu’elle n’avait pas entendu sa mère monter, et ce ne fut que quand Rosine entra qu’elle releva la tête, et de surprise, un court moment, demeura là, les bras pendants.
― Julie ! dit Rosine. Ah ! mon Dieu, qu’as-tu ?
Mais Julie s’était déjà reprise. Elle regarda sa mère :
― Je n’ai rien.
― Ah, dit Rosine (et elle posa son paquet sur la table), je vois bien que tu as quelque chose. Comme si on pleurait ainsi quand on n’a rien, comme tu dis.
Et elle s’avança vers Julie, laquelle alors brusquement se leva. Elle avait eu le temps d’essuyer ses larmes avec le coin de son tablier ; elle paraissait calme, par un effort de fierté, et déjà toute consolée, et il semblait qu’elle se fût levée pour empêcher sa mère d’approcher davantage, comme ayant peur de cet amour.
― Voilà, dit-elle, c’est comme ça des douleurs qui me prennent à cause que j’en suis à mon septième mois.
Mais il était trop tard pour la tromper encore, et Rosine hocha la tête.
― Julie, répondit-elle, je vois bien que tu mens.
Elle hocha de nouveau la tête.
― Je vois bien que tu mens, parce que tes yeux le disent, que tu mens. Pourquoi est-ce que tu me caches des choses ? Vois-tu, quand tu m’as parlé de ce mariage, je t’avais bien dit qu’il ne t’apporterait pas le bonheur, mais tellement vite ! qui l’aurait pensé ? Et à présent, tu te sauves de moi, au lieu de venir vers moi, puisque tu m’as, -et il y en a d’autres qui sont orphelines ; celles-là on les plaint, au lieu que, toi, il semble que tu veuilles te plaindre de m’avoir... Qu’est-ce qui se passe, Julie ?
À mesure que sa mère parlait, elle se fermait davantage ; loin de s’abandonner comme d’autres auraient fait, il semblait qu’à chaque parole elle se reprît un peu plus ; et à chaque parole elle se retirait davantage en dedans, comme on vit à ses traits, d’abord détendus, qui se retendirent et devinrent durs. De même, devant ceux qui appellent au secours, les portes des maisons se ferment.
― Puisque je te dis que tu te trompes.
― Si tu n’étais pas seule à parler ainsi, passe encore ; mais il y a les gens et on raconte des choses... et puis je viens de te voir pleurer.
― Alors tu crois les gens ; moi, tu ne me crois pas.
― Écoute, Julie...
Mais la colère la prenait, et interrompant tout à coup sa mère :
― Eh bien ! veux-tu que je te dise ?...
Elle continua :
― Veux-tu que je te dise ?... Le mieux serait que tu ne viennes plus.
Rosine fit un pas en arrière, croisa ses mains, les décroisa, et elle eut tout juste la force :
― Pourquoi ? dit-elle.
― Parce qu’Ulysse n’aime pas.
Sa peau se plissa au coin de sa bouche, et au coin de ses yeux, les rides qu’elle avait creusées là profond se mirent à trembler :
― Moi qui venais t’aider, à cause du petit, et qui t’apportais de la toile...
― Il vaudrait mieux pas.
Rosine restait là et cherchait ses mots, qu’elle ne trouvait plus, parce qu’il y avait un grand bouleversement dans sa tête, et ses idées avaient été comme mises de travers, en sorte qu’elles ne pouvaient plus sortir. À ce moment quelqu’un entra ; c’était Ulysse. Il entra lourdement, à pas hésitants, ayant bu. Il s’arrêta un moment sur le pas de la porte, il regarda, il fit trois pas, puis levant le poing, de toutes ses forces, il cogna sur la table :
― Tonnerre ! dit-il.
Julie était devenue pâle. Son ventre déjà gros avançait sous son tablier. Rosine n’avait pas bougé de sa place. Il la montra du doigt et dit à sa femme :
― Qu’est-ce qu’elle fait encore là ?
Rosine ne bougea pas davantage. Seulement les plis de sa peau s’étaient mis à trembler plus fort, et ses mains aussi à présent tremblaient, qu’elle levait, puis abaissait ; elles étaient pierreuses avec des doigts tout noirs...
Mais on aurait dit que ce silence même irritait Ulysse. Il cria plus fort :
― Vous entendez, je suis chez moi. Et vous, vous n’êtes pas chez vous. Qu’est-ce que vous venez faire ici ? Espionner pour vos cancans, et aller mentir sur les autres, au lieu de regarder chez vous !...
Alors elle trouva un reste de forces, à cause de l’injustice qu’il y avait dans ces paroles (et il y en a toujours dans les paroles des hommes, mais cette fois il y en avait trop) ; elle dit, et les mots difficilement lui venaient, comme coupés en deux, dans sa gorge, au passage, elle dit :
― J’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu. Qui est-ce qui vous a donné les meubles pour vous meubler ; et l’argent, qui vous l’a donné ?...
Elle dit cela. Lui, il avait mis les mains dans ses poches, et à présent tout contre elle, se penchant en avant :
― Alors vous venez me le reprocher ! On vous le rendra, votre argent. Ça vous étouffe, de ne plus l’avoir... Et puis tenez, j’en ai assez de cette vie. S’éreinter tout le jour et ne pas même avoir la paix chez soi, quand on rentre éreinté. C’est comme votre fille ! Ah ! c’est du joli, votre fille ; elle vous vaut bien, allez ! Ça tourne les yeux après les garçons, ça vous hameçonne ; après quoi, on est tranquille, on est mariée...
Julie avait fait un pas vers lui, mais il l’écarta de la main.
― Naturellement, reprit-il. Ça ne pouvait pas se placer ailleurs, ça s’est placé comme ça a pu ; et à présent, juste si on a été dix mois ensemble, la voilà enceinte, un enfant encore à nourrir. Vous pouvez la reprendre, votre fille, si c’est ça que vous voulez, votre fille et votre argent, seulement allez-vous en vite...
À présent qu’il était lancé, il ne pouvait plus s’arrêter. Mais Julie s’était de nouveau avancée vers lui, et, comme il la repoussait de nouveau, elle lui avait pris la main.
― Ulysse ! dit-elle, Ulysse !
Il dit :
― Fiche-moi la paix !
― Ulysse, ne te fâche pas. Je travaille tant que je peux, Ulysse, tu sais bien. Et puis que je t’aime.
Il la regarda attentivement et lui demanda :
― Alors qu’est-ce que vous faites là les deux, quand je n’y suis pas ?
― Ce n’est pas ma faute, dit-elle, je lui avais dit de ne pas venir.
Il la regarda encore, comme s’il doutait d’elle ; puis s’étant brusquement calmé :
― Il faudra alors qu’elle déménage, et tout de suite ; c’est à choisir entre elle et moi.
Julie n’hésita pas. Elle se tourna vers sa mère. Ses yeux s’étaient mis à briller. Et la vieille Rosine était toujours à la même place, et ses mains, qu’elle tenait jointes, continuaient à monter et descendre, et à trembler contre son tablier.
― Je t’avais prévenue, dit Julie.
Il se passa un petit moment.
― Eh bien, qu’attends-tu ? reprit-elle.
Mais il semblait que Rosine n’eût pas encore compris, car elle ne bougeait toujours pas ; et Julie la prit par le bras.
― Quand on te dit de t’en aller !
Et Ulysse cria :
― Quand on vous dit de vous en aller... Faut-il qu’on vous pousse dehors ?
Rosine respira longuement, ses paupières battirent, on entendit le bruit d’un gros sanglot ; et, penchée en avant, toute diminuée, elle se dirigea vers la porte.
― Et puis reprends ta toile. On n’en a pas besoin.
Docilement, elle mit le paquet sous son bras, puis à tout petits pas sortit : et la porte violemment poussée se ferma derrière elle, avec un claquement.
Le Petit Enterrement
Elle regarda son petit enfant, et vit qu’il ne pouvait plus vivre. Alors, à quoi sert-il de faire venir le médecin, qui n’a que ses remèdes et aussi il coûte trop cher ? Elle le coucha dans le lit, se pencha sur lui, elle le vit, tout blanc, qui ouvrait la bouche, elle pensa : « C’est fini. »
Et ce fut fini, en effet. Son mari Justin rentra de la vigne. Elle vint à lui : « C’est fini. » Il ne pleura pas ; il serra seulement un peu les poings et les mâchoires, en sorte que les os saillirent sous la peau ; il dit :
― Est-ce que Jules est venu ?
Elle dit :
― Il a passé ce matin, en montant, et il a dit qu’il repasserait en redescendant.
Il continua :
― Il faudra prévenir aussi Pierre et sa femme puisqu’ils sont parrain et marraine.
Puis ils entrèrent ensemble dans la chambre et se tinrent ensemble devant le lit ; ils s’étaient pris la main. Parce qu’il n’y avait que deux ans qu’ils étaient mariés, et ils n’avaient que ce seul enfant. Il était dans le lit, gris sur l’oreiller blanc, avec une couleur de cire et des luisants comme la cire ; on ne voyait que sa tête, tout le reste du corps étant caché par l’édredon. C’était un épais édredon à petits carreaux rouges et blancs ; et le lit était un grand gros lit, qui montait jusqu’à mi-mur, sous le bas plafond à poutres saillantes.
Elle dit :
― Il n’avait plus de souffle ; j’ai vu que sa tête pendait.
Il dit :
― C’est pas la peine de faire des enfants !...
Seulement c’était là une parole de révolte, et la révolte est une chose défendue. Brusquement il se tut ; il baissa les yeux.
Il y avait un joli clair soleil sur les vignes et les murs blancs. Avec ce penchant de montagne qu’on a là, en face de soi, et il n’y a que lui qu’on voit, parce que le ciel est trop haut. Un peu bleu dans l’éloignement, plus gris par place dans ce bleu, ou bien plus vert, ou bien plus noir, selon qu’il s’agit de rochers, ou bien de prés, ou bien de bois ; mais sur tout cela une couleur bleue. Puis, seulement quand on penche la tête, on voit sous soi le bleu de la vallée.
Tout le jour, il vint du monde. Les voisins d’abord, des parents, la marraine de la petite, et vers le soir, son mari, le parrain ; ils s’en retournèrent tous chez eux à la nuit. Alors la maison fut silencieuse.
Il faisait le même clair et gai soleil, comme souvent dans le pays en ces commencements d’hiver, souvent en ces fins de novembre avant les brouillards de décembre, et les nuages viennent alors (puis, de nouveau un clair et gai soleil). La veille, on avait apporté le petit cercueil, fait sur mesure et peint en bleu, qui est la couleur du ciel où on va. Puis, le matin, vers les huit heures, Pierre et sa femme reparurent ; ils avaient pris avec eux Angèle, leur petite fille, car elle n’avait que cinq ans, et ils auraient dû, sans cela, la laisser seule à la maison. Il y avait encore Jules, qui était le beau-frère de Justin. En tout ils étaient six, sans compter le petit cercueil.
De ces bas à l’église, on compte une bonne heure ; la montée est raide. Un raide chemin caillouteux, qui ne cherche pas à tromper la pente par des détours et des lacets, mais l’attaque de face et s’en va droit devant soi à travers les pins aux troncs rouges ; et il y a par place des petites parois ; la terre nue brille en clair entre les troncs, chauds de couleur. Donc, comme huit heures sonnaient, ils se mirent en route. Et Pierre allait devant, qui portait le cercueil.
On l’avait couvert d’un petit drap blanc coupé en carré et aux quatre coins était un nœud rose. Pierre portait le cercueil sous le bras. Pierre était tout en noir avec un chapeau noir et un nœud noir à sa chemise. Il était tout en noir avec ses habits du dimanche. Et Jules et Justin, qui venaient derrière, étaient tout en noir, eux aussi, et avaient mis leurs habits du dimanche. Ils sont en grosse étoffe de laine raide, qui tombe en plis cassés et fait une bosse aux genoux ; ils sont trop amples de la ceinture et des épaules, trop longs aussi, étant faits à la crue. Cela, et puis les gros souliers ferrés, et puis les fortes mains dont on ne sait que faire quand elles ne travaillent plus ; on les laisse pendre à vide, maladroites, le long du corps, ou bien on les met dans les poches. Cela, et puis les figures creusées, dures et cuites de soleil. Ils étaient d’abord les trois hommes, ensuite venaient les deux femmes.
Et Marie, la mère, était tout en noir, ayant sorti sa robe noire et son chapeau à coiffe noire, et un tablier noir uni, rien que son mouchoir de cou était blanc, qu’elle portait piqué autour de son col en velours. Mais la femme de Pierre avait sa robe grise, et un tablier à rayures et un chapeau à ruban bleu ; et elle portait la petite croix.
La petite croix en bois, rien qu’avec des initiales, comme on fait pour ceux qui n’ont pas connu la vie et qui sont sortis de la vie avant même d’y être entrés. Elle était peinte en bleu comme le cercueil. Et entre les deux bras pendait une couronne en verre, qui était un cadeau qu’elle et Pierre faisaient à la petite morte ; alors on avait passé cette couronne autour de la croix et la femme portait la croix appuyée au creux de sa hanche et la couronne balançait, pendant que de l’autre main elle tenait la main de la petit Angèle, et Marie aussi lui donnait la main, parce que la petite Angèle n’allait pas vite et marchait encore difficilement tout embarrassée dans sa longue jupe : espèce de petite femme à gros bonnet plat de laine en couleurs, avec des gros souliers qui sont lourds à ses petits pieds ; alors les deux femmes la tiraient en haut et la soutenaient parmi les cailloux.
On avait traversé les derniers vergers qu’il y a au-dessus des vignes ; à cet endroit vient le premier des bisses, qu’on avait passé, et après vient le bois de pins ; là, tout à coup, la pente raidit : ils allèrent plus lentement.
De temps en temps, Pierre changeait le cercueil de bras. Il le portait tantôt sous le bras droit, tantôt sous le bras gauche, parce que ce n’est pas lourd un enfant d’un an, et le cercueil non plus n’est pas lourd, étant fait en simple sapin ; pourtant cela gêne à la longue et puis c’est immobile, et il semble qu’un corps immobile soit plus lourd qu’un corps vivant. Il fallait prendre soin de ne pas froisser le drap aux nœuds roses, en sorte qu’il n’osait pas serrer le cercueil contre lui et que chaque fois qu’il changeait de bras, sa femme venait refaire les plis.
Ils ne parlaient, ni les uns, ni les autres. Ils montaient avec leurs pensées ; et il y avait ce clair beau soleil qui brillait aux gros troncs de pins, aux blocs de rochers à arêtes coupantes, avec encore des mouches qui faisaient une chanson, et le soleil au ciel regarde ; avec encore des papillons, qui ne sont point tous morts, ils cherchent des restes de fleurs et tournent autour des bruyères. Parfois aussi, quelqu’un descendait du village, un homme ou une femme ; l’homme ôtait son chapeau, la femme faisait un signe de croix ou récitait une prière ; et la petite Angèle traînait de plus en plus les pieds, parce qu’elle était fatiguée.
À quoi on pense ? On pense aux choses de la vie, et qu’elles ne sont rien à cause de la mort. Et la mort est comme un grand trou où tous les chemins aboutissent et pour chacun de nous quelque jour notre tour viendra, quelque jour ce trou se verra qui est là grand ouvert pour nous ; alors il n’y a rien à faire qu’à se résigner, il faut seulement avoir confiance.
Et pourtant, Marie, la mère, se disait : « On avait déjà plaisir à être avec elle, parce qu’elle commençait à avoir sa connaissance, et, moi, elle me connaissait bien. Encore un mois et elle allait marcher. Encore deux ou trois mois et elle allait parler. Elle commençait à sourire et ça faisait du bien au cœur. On l’aurait élevée, elle aurait été heureuse avec nous. Elle serait devenue une grande fille... Et puis, non, ça n’est pas permis. Pauvres que nous sommes, quand même ! »
Elle pensait ainsi, et ne voyait rien autre que ses pensées en elle, allant comme les yeux fermés. Elle avait vieilli soudain comme si deux ans et non pas deux jours avaient passé depuis son deuil ; et elle n’était plus jolie. Mais à quoi bon être jolie, puisque la mort est là, qui n’a pitié de rien ?
Et on allait quand même. Alors vint le grand bisse, et il y a dessus un petit pont de planches. Les bords du bisse sont coupés net, et il coule à pleins bords, entre le talus pierreux d’un côté, et, de l’autre, la pente qui reprend aussitôt ; il coule avec une eau très pure, laquelle ne fait aucun bruit, tellement elle glisse doux. Et au fond, dans le soleil, on voit briller des pierres blanches.
Ils passèrent le bisse ; au-dessus, avant le village qu’on n’aperçoit qu’au dernier moment, vient encore une pente de champs tout étroits et tout en longueur, posés l’un sur l’autre comme les marches d’un escalier, et ils s’élèvent contre le ciel, si hauts, si escarpés qu’on ne voit pas le ciel.
La petite Angèle s’était mise à pleurer ; elle répétait tout le temps : « Maman, maman, je suis bien fatiguée. » Alors, sa mère, pour le dernier bout de chemin avant le village, la prit dans ses bras, et la croix qu’elle portait, la croix et la couronne, elle les donna à Marie.
Puis, arrivés au haut de cette pente, juste au moment d’entrer dans le village qu’on n’apercevait toujours pas, ils s’arrêtèrent un moment. On remit Angèle par terre. On arrangea le drap sur le petit cercueil. Les hommes, de la main, brossèrent un peu leurs habits qui étaient tout blancs de poussière, parce qu’il y a beaucoup de poussière sur ces chemins de la montagne, où il ne pleut que rarement. Sur quoi, chacun reprit sa place.
Tout à coup, le village sort. On est déjà presque dedans, quand ainsi il sort et se montre, étant caché sur son replat pour ceux qui viennent de plus bas ; et là, au milieu des maisons, parmi tous ces toits bas, serrés en rond tout contre lui, comme font les moutons autour de leur berger, est le haut clocher de l’église.
Le clocher sort, tout le village sort, avec sa rue qui monte, au bord de laquelle court l’eau de l’étang, tortueusement, sur de grosses dalles, et bordée de petits jardins. Ils sont là, bien rangés derrière leurs barrières qui penchent, et on voit les maisons se suivre, avec leurs toits noirs, avançants, blanches en bas, rouges en haut, étant bâties moitié en pierre, moitié en poutres de mélèze. Des femmes lavaient au lavoir. Une fille venait, assise de côté sur son mulet aux fines jambes ; elle tricotait un bas. Un vieux, devant sa porte, un peu plus loin, était assis ; et la pauvre Marie pensa : « Encore jusqu’à la fontaine, et là vient le tournant, et ensuite on prendra à droite ; à peine un dernier petit bout de chemin... » et il lui semblait qu’on allait trop vite.
Pourtant, on n’allait pas vite. Un grand coup de vent vint du haut de la montagne, sortie à présent elle aussi, et levant là son grand mur de rochers ; un grand coup de vent vint, le petit drap aux nœuds roses fut soulevé, découvrant le bleu du cercueil. Pierre s’était jeté en avant. Et derrière lui, Jules et Justin, qui se penchaient pareillement. Alors, ce furent les pauvres femmes aux jupes collées aux genoux, qui se débattaient là sur place, et la couronne se balançait aux bras de la croix, et la croix vacillait en l’air, tandis que le chapeau de Marie, arraché, était tombé sur ses épaules.
Et voilà, la petite cloche des enfants s’était mise à sonner, mais on ne l’entendait déjà plus, avec ses notes bien trop frêles, arrachées aussi, emportées, comme on voit les légers pétales aux épines blanches en fleurs.
